Réponses à l’article  »Naître un peu garçon et un peu fille »

Un article de la revue Enfants Québec de novembre 2013 portait sur les enfants intersexes, c’est-à-dire dont la société porte un jugement d’ambiguïté sur ses organes génitaux. L’article est passé plutôt inaperçu à ce moment, mais la mère d’un individu intersexe, qui désire demeurer anonyme, a réagi à cet article dans lequel une place importante était faite à la voix des médecins qui recommandent, encore en 2014, de procéder à des chirurgies afin que les organes génitaux des enfants intersexes soient conformes aux attentes de la société envers ceux-ci. Peu importe le moyen.

Depuis les réactions qu’a suscitées cet article, certaines corrections y ont été apportées (par exemple, la correction de la graphie du mot «intersectualité», dont la lettre fait mention). La place qui est faite aux médecins reste encore très problématique.

Laissons donc la parole à cette mère. (1)

Je suis l’heureuse maman d’un enfant extraordinaire.

Certes, ce que toutes les mères disent à propos de leurs enfants, c’est qu’il est beau, fin, intelligent. Mon enfant est né au début des années ’70.

C’était mon deuxième accouchement. Si aujourd’hui je prends la parole, c’est surtout pour vous faire part de l’horreur et de la nausée que me cause votre article ce matin.

Je vis depuis 40 ans un enfer surmonté d’une très grande culpabilité. Les soi-disant bons médecins penseurs m’avaient très mal guidée et informée. Je ne connaissais pas la réalité intersexe, ni de près ni de loin.

Je souligne ici que mon enfant n’est pas un insecte! Quel est ce mot immonde? Donc intersexe, mon enfant a dû subir des chirurgies innommables pour une mère. Il est né avec un testicule, un ovaire, une cavité vaginale très étroite, et un clitoris plus gros que la norme (mais qui a décidé de cette norme?).

Dès son jeune âge, j’ai dû l’éduquer dans le rôle attribué par sa réassignation sexuelle : en fille. Les médecins m’ont dit de ne jamais lui dire, car cela aurait compromis son éducation, son identification au système binaire.

Quelle supercherie! J’ai dû introduire, sous les recommandations du médecin, un dilatateur dans la petite cavité vaginale de mon enfant. Imaginez-vous donc à ma place, à la place d’une mère qui voit son enfant souffrir à cause des soi-disant soins pour son bien?? De plus, il ne s’est jamais senti comme une fille. Rendu à l’âge adulte, il est maintenant sous hormonothérapie, a subi d’autres chirurgies pour être un homme. Mon enfant a choisi son propre sexe, mais je souligne que si j’avais été bien informée dès le départ, j’aurais su le soutenir dans sa belle différence… Je suis convaincue qu’il aurait simplement vécu très heureux dans son corps intact et n’aurait jamais eu à subir d’autres chirurgies de réassignation.

De plus, ce qui m’attriste, c’est qu’il me pardonne le fait que moi, je n’étais pas bien informée. Nous sommes maintenant en 2014 et non en 1973! Cet article passe dans une revue pour futurs parents, c’est scandaleux. Aujourd’hui, je me tiens debout face à la dictature des médias et des médecins. Bravo mon fils, et à vous tous, personnes intersexes de la planète. Vous êtes beaux et belles, je vous aime.

Un cœur de maman

Janik Bastien-Charlebois, professeure à l’UQAM et militante intersexe, a également réagi à l’article. Voici sa réponse :

En accordant encore une fois la primauté de la parole aux docteurs, vous négligez la possibilité de leur opposer une réelle critique. Il faut cesser de les considérer comme des demi-dieux ayant le meilleur jugement sur chaque réalité. Qualifier une réalité de «maladie» est un jugement subjectif. Seules les personnes vivant cette réalité sont en mesure de juger ce qu’elle représente.

Quant aux parents, un grand nombre témoigne hélas plus tard des pressions et de l’influence que les docteurs exercent dans leurs prises de décision. Diverses enquêtes empiriques le démontrent d’ailleurs depuis longtemps:

La toute dernière, de Streuli et al (2014). est résumée ici:
http://stop.genitalmutilation.org/…/How-Parents-Consent…

Kessler, Suzanne (1998). Lessons from the Intersexed.

Karkazis, Katrina (2008). Fixing Sex.

Les ouvrages classiques de Kessler (1998) et Karkazis (2008), où les chercheures interviewent docteurs et parents, présentent les biais de ces premiers et la diversité des réactions de ces derniers. Opérer les enfants en raison de quelconque crainte que les parents ne puissent s’attacher à eux ou qu’ils subissent plus tard des discriminations est une bombe à retardement. Les enfants, tôt ou tard, se sentent trahis par leurs parents (Karkazis, 2008), sans compter le faut qu’ils doivent vivre avec le trauma des mutilations génitales et hormonales.

Le mot choque, mais ce n’est pas parce que nous sommes en occident que nous ne pouvons pas commettre de graves et repréhensibles erreurs, que les scalpels soient stérylisés ou non, que les opérations soient menées sous anesthésie ou non, et que les docteurs soient polis et souriants ou non. Ici comme ailleurs, on pose ces gestes en étant fermement convaincus qu’ils sont fait pour le «propre bien de l’enfant», qui ne saura «se trouver de partenaire plus tard». Mais l’honnêteté des bons sentiments se démontre seulement par la volonté d’écoute des personnes ayant le pouvoir sur d’autres à l’égard de ces derniers. Le fait qu’on nous décrive à plusieurs reprises au sein de cet article comme des «intersectés» est particulièrement révélateur du faible intérêt manifesté à notre endroit.

Il est temps que les personnes intersexes ne soient plus infantilisées et que les adultes soient sérieusement écoutés. Nous sommes ceux et celles qui sommes les mieux placés pour exposer les effets de cette approche.

Voici la déclaration du troisième forum international intersexe s’étant déroulé à Malte, en décembre 2013 dernier. Non seulement s’agit-il du plus large rassemblement de représentants d’organisations intersexes, mais aucune organisation par et pour les personnes intersexes ne s’y oppose.

Traduction française:
http://oiifrancophonie.org/…/conclusion-du-3eme-forum…/

Version originale, anglaise:
http://www.ilga-europe.org/…/latest/intersex_forum_2013

(1) Seules certaines corrections d’ordre grammaticales ont été effectuées pour faciliter la lecture.

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Naître dans le bon corps

On m’interviewait récemment dans la foulée de la publication, dans le Huffington Post, d’un article proposant un changement de paradigme entre la lutte contre l’homophobie et la lutte contre le cissexisme (1). Durant cette entrevue, en parlant des enfants transgenres, l’animateur a laissé entendre que ces enfants étaient nés « dans le mauvais corps ». J’ai donc saisi la balle au bond, puisque cette image est beaucoup trop présente dans les médias pour ce qu’elle est réellement : une image, une vue de l’esprit, un lieu commun au mieux utile, au pire néfaste dans la relation qu’entretiennent les individus trans*, et plus particulièrement les enfants, avec leur corps.

Ce qu’on veut dire réellement

« Être né.e dans le mauvais corps », c’est une image. D’habitude, on entend par là qu’un individu a été assigné d’un genre à la naissance, mais que celui-ci s’est éventuellement identifié d’un autre genre. L’image fait bien sûr référence au regard que l’adulte a posé sur l’enfant à sa naissance (directement ou via une échographie) ; si le corps de l’enfant avait présenté des attributs traditionnellement associés à l’autre genre, l’individu n’aurait pas ainsi été mégenré (2). La mythologie sociale considère ce regard comme particulièrement signifiant, car si le regard de l’adulte sur son corps n’avait pas défini l’expérience de genre de l’enfant, ce corps n’aurait pas été considéré comme « mauvais ».

Quelques pistes de compréhension

1. La définition d’un corps ne se limite pas à ses organes génitaux : les individus trans*, enfant comme adulte, peuvent très bien se considérer être « nés dans le bon corps ». Celui-ci nécessitera peut-être, si la transition s’est effectuée après la puberté, certains « aménagements »; toutefois, ce ne sont pas tous les corps qui seront jugés inadéquats.

2. Les notions de « corps de femme » et de « corps d’homme » sont des construits sociaux : c’est parce que nous comprenons certains attributs comme étant strictement d’un sexe ou de l’autre que ces notions existent. Pourtant, le poil ou les muscles n’ont pas de genre : ce sont par les attentes de la société envers leur distribution sur un corps que l’association entre le « naturel » et la construction sociale s’auto-régule.

3. Si j’affirme être d’un certain genre, mon corps l’est aussi : la réappropriation du corps passe par l’affirmation que notre corps est une des expressions de notre identité, malgré ce qu’en dira la société : c’est ainsi que des femmes peuvent être poilues et musclées, et des hommes imberbes et délicats, ou même que

4. Certains hommes ont des vulves, et certaines femmes ont des pénis. Get over it. Si nous avons le pouvoir de décider de la signification de notre corps, pourquoi la société aurait-elle un quelconque droit de regard sur notre propre définition de nos attributs génitaux? Le pénis d’une femme ne lui enlève pas se féminité, et pareil pour la vulve d’un homme. Ceux-ci ont très bien le droit de considérer leurs organes génitaux comme une des expressions de leur genre, en dépit du regard effronté de la société!

5. Votre regard importe. C’est lui qu’il faut changer, et non le sexe des individus trans* (ou intersexes). Très peu de gens se définissant comme trans* « changent de sexe »; ils affirment simplement leur identité de genre, parfois en réaménageant certains aspects de leur corps, qui reste le seul qu’ils auront : lorsque ces réaménagements auront été faits, qu’ils soient vestimentaires, structurels ou capillaires, leur corps sera le bon, et l’aura toujours été, excepté qu’il a pu être auparavant mal interprété.

6. Les prérequis, une fois explicitées, vous apparaitront ridicules. À combien de centimètres un « clitoris surdimensionné » est-il considéré comme étant plutôt un pénis? Quelle doit-être la largeur minimale de l’ouverture du vagin, pour être considéré « assez grand »? Comment choisit-on le sexe, si on observe la présence d’un clitoris, mais l’absence de vagin? C’est ce genre de questions que les médecins peuvent se poser, quand ils ont entre les mains un bébé naissant. De plus, figurez-vous qu’ils prétendront connaître la réponse! Et on ose dire qu’il n’existe que deux sexes bien définis…

7. Il n’y a pas de sexe mâle ou de sexe femelle, répétons-le : seulement des regards inquisiteurs et fabulateurs, qui inventent pour un pénis une destinée de pompier viril et sulfureux, et pour une vulve, des rêves d’institutrice docile et émotive. Le pénis et la vulve signifient ce qu’on veut bien leur faire signifier, et le tempérament docile ou sulfureux de l’enfant se développera en conséquent.

Ce que vous pouvez faire

Chaque fois qu’on explique que l’enfant trans* est « né dans le mauvais corps », c’est son regard sur son propre corps qui est influencé. La formule, bien que pratique pour expliquer à des masses ne s’étant, majoritairement, jamais posé de question sur la concordance entre leur identité et les attentes sociales liées à leurs organes génitaux, s’avère être particulièrement dévastatrice. Le désir de correspondre aux attentes sociales poussera certains individus trans* à subir toutes sortes de chirurgies pour satisfaire ces attentes, alors qu’ils n’en auront peut-être pas nécessairement besoin autrement : en effet, pour certains individus, il est vital de procéder à ces chirurgies, mais pour plusieurs, non.

Comme ces chirurgies ne sont accessibles qu’à l’âge de 16 ans, il importe donc, pour la santé et le bien-être des enfants trans*, de ne jamais laisser entendre que leur corps est inadéquat, et de réagir lorsqu’un tel lieu commun est énoncé.

Quant au regard social sur les organes génitaux, nul besoin de vous démontrer l’utilité de sensibiliser très tôt les enfants au fait qu’entre les deux pôles traditionnellement reconnus comme étant mâle ou femelle, il existe tout un spectre de réalités physiques, incluant l’intersexualité, et que les organes génitaux ne sont pas des déterminants définitifs pour reconnaître le genre d’un individu.

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(1) L’article en question : http://quebec.huffingtonpost.ca/sophie-genevieve-labelle/lutte-contre-cissexisme-ecoles_b_4557624.html

Pour écouter l’entrevue radiophonique, le lien est ici : http://montreal.radiox.com/emission/le_2_a_4/article/la_recherche_de_son_identite_de_genre

J’aimerais d’ailleurs en profiter pour souligner l’admirable travail des animateurs de CHOI-FM, qui m’ont permis, dans le plus grand des respects, de diriger la conversation comme je l’entendais.

(2) Mégenrer: néologisme constitué du radical genrer, signifiant attribuer un genre, et du préfixe -, signifiant d’une mauvaise manière.

La Socialisation de genre

Quand je suis emmenée à discuter de non-conformité dans le genre avec des enseignants.es, même ceux et celles ayant accumulé plusieurs dizaines d’années de pratique, c’est toujours le même genre de remémoration : « Ah oui, j’avais ce garçon il y a cinq ans, Un-Tel, il voulait toujours jouer au coiffeur! » ; ou bien « Ma petite Une-Telle, l’an dernier, avec ses cheveux rasés, qui était toujours à bosser tout le monde! ». Ce sont des cas isolés, toujours, et certainement pas la norme, car tous les enfants apprennent à un moment ou l’autre qu’il est préférable pour eux de se conformer aux attentes, par rapport à leur genre assigné à la naissance : c’est ce qu’on appelle la socialisation de genre, que nous explorerons dans ce billet.

On ne les voit pas, mais pourtant, les enfants non-conformes dans le genre sont légions; ils sont simplement invisibilisés dans toutes les sphères de la vie des enfants. Un exemple éloquent : une étude française révélait qu’une majorité de garçons aimait jouer à la poupée, mais qu’une infime minorité osait y jouer en compagnie de quelqu’un d’autre ‒ le plus souvent une soeur (1). La pression et un mélange de gêne, de culpabilité et de honte font en sorte que plusieurs enfants à l’expression ou l’identité de genre atypiques préfèrent garder leurs « secrets » dans le confort de leur chambre à coucher.

Cet article sera divisé en trois billets :

1. La socialisation du genre, dans lequel nous explorerons comment le genre est construit chez les enfants;

2. Les bébés pigeons (encore) visibles dans la salle de classe, dans lequel nous verrons quels sont les besoins particuliers des enfants à l’expression de genre atypiques dans la salle de classe et comment éviter leur invisibilisation;

3. Les bébés pigeons invisibles, finalement, dans lequel sera abordé l’invisibilisation des enfants non-conformes dans le genre et transgenres.

La socialisation de genre

L’intersectionnalité

Les enfants sont socialisés en fonction de plusieurs facteurs, comme la classe, la race ou le sexe, selon des modèles homme / femme, pauvre / riche, blanc / racisé, etc. Les effets combinés de la domination de certains de ces groupes sur d’autres sont considérés comme relevant de l’intersectionnalité, qui désigne la situation d’individus « subissant simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société » (selon Wikipédia). La construction du genre d’un enfant sera inévitablement teinté par les autres facteurs de race et de classe : par exemple, les attentes de genre envers un enfant mâle racisé issu des classes populaires seront très différentes des attentes de genre envers un autre enfant mâle, mais blanc et issu d’une classe aisée.

Pour résumer rapidement une prémisse de base de l’intersectionnalité liée au genre, les attentes d’une communauté envers la conformité de genre d’un enfant augmentent proportionnellement aux oppressions vécues par cette communauté, comme l’oppression raciale, l’oppression sexiste ou encore l’oppression économique. Il est à noter que l’éducation est généralement cruciale dans l’acceptation du genre atypique d’un enfant de la part des parents.

Il importe donc de prendre en compte l’intersectionnalité dans l’étude de la socialisation de genre d’un enfant, puisque les attentes, les permissions ou les attitudes envers un genre donné diffère d’une classe à l’autre, d’une culture à l’autre ou encore selon l’intensité de l’oppression vécue par un groupe d’individus, qui anticipera alors plus ou moins de danger dans l’expression de la non-conformité de genre d’un enfant issu de cette communauté : les parents d’un enfant non-conforme dans le genre issus des classes populaires auront davantage à perdre que les parents d’un enfant non-conforme dans le genre issus des classes aisées, et seront d’autant plus enclins à réduire l’expression de genre de leur enfant au foyer familial, par exemple.

La pression de la conformité

Cela dit, la socialisation de genre d’un enfant commence dès l’échographie : déjà, à l’état de foetus, les parents s’adressent différemment à un enfant encore à naître, employant un ton plus doux et chantonnant pour les foetus femelles que pour les mâles, pour qui on réserve un ton plus fort et rieur. Sachant le sexe de leur enfant, les parents le projète déjà dans l’avenir et lui impose déjà, dans cette imagerie mentale, des normes et des stéréotypes appliqués au sexe de leur enfant. À la sortie du ventre, l’univers de l’enfant est déjà fortement sexué, tant par les jouets qu’on lui offre, par les réactions positives ou négatives face à ses comportements ‒ les mêmes pleurs seront perçus chez un bébé femelle comme étant de la tristesse, alors que si l’enfant a un pénis, les parents y liront de la colère; à peine âgés de quelques jours, on parle aux mâles en donnant davantage de directives, d’ordres, alors qu’on « suggère » au bébé femelle, on lui converse davantage qu’au garçon (2) ‒ par les signaux qu’il ou elle reçoit des rôles parentaux, souvent hétéronormatifs, ainsi que par les messages médiatiques très puissants qu’il reçoit ‒ la plupart des produits culturels illustrant les femmes effectuant des tâches domestiques à l’intérieur, alors que les hommes sont illustrés derrière un bureau ou vaquant à des divertissements à l’extérieur.

Ces fameux comportements innés

Les poupons sont donc bombardés de messages genrés dès leur conception : que ces enfants soient non-conformes dans le genre ou non, la manière dont ils percevront la binarité homme / femme est donc solidement ancrée dans leur « cosmologie », la manière dont ils et elles comprennent le monde. L’argument « biologique » de l’influence de la nature dans la construction du genre est ici difficilement tenable, étant donné la pression énorme que subit l’enfant pour se conformer au genre social typiquement associé à son sexe. D’autant plus qu’aucun neurologue n’ose se prononcer sur le terrain litigieux du sexe des cerveaux : pour un article démontrant que les cerveaux des mâles et des femelles diffèrent, dix étaleront des résultats inverses. Les médias font souvent leurs chous gras d’études prouvant une fois pour toutes que le cerveau des mâles s’identifiant comme garçon et celui des femelles s’identifiant comme filles fonctionnent différemment : quelle surprise, si pendant des années, on les a socialisés différemment, en jouant plus volontiers au ballon avec le mâle et à la dinette avec la femelle! La différence de configuration des cerveaux apparaît comme une évidence, puisqu’on agit différemment, en tant que société, avec les filles qu’avec les garçons.

En ce qui concerne ce faux débat sur le genre des cerveaux, il faut bien comprendre une chose : il est présentement impossible pour la science de prétendre étudier le comportement et la configuration du cerveau d’un enfant « neutre », qui n’aurait pas été influencé par une tonne de pression quant à son genre. Dans tous les cas, le cerveau se sera déjà formé par rapport à des messages qu’on lui aura envoyés, on l’a vu, depuis l’état de foetus. Quant aux tout jeunes enfants qui semblent « naturellement » incarner le genre typiquement associé à son sexe, il faut compter le nombre de fois qu’ils ou elles ont été exposés.es à ces comportements de la part d’adultes, d’enfants plus vieux, de personnages de la télévision, etc. Vous en conviendrez, nous avons davantage affaire à des cas de mimétisme qu’à l’expression « naturelle » d’un quelconque pattern hormonal, sexuelle ou biologique. La pression que les jeunes enfants subissent quant à la construction de leur genre, que ce soit par les tons différents que l’on emploie selon leur sexe ou par les jouets qu’on leur offre ou qu’on leur dénigre, envoient des messages beaucoup plus puissants que nous sommes portés à le croire quant à la place que cet enfant doit occuper dans la société, ainsi que les relations de pouvoir entre mâles et femelles et entre hommes et femmes.

La famille constitue le premier espace de socialisation de genre d’un enfant : s’ensuivent la garderie ou les espaces culturels, dont la télévision est souvent le principal vecteur. L’école demeure toutefois l’espace de socialisation de genre le plus important pour l’enfant, puisque c’est là qu’il ou elle subie le plus de pression à se conformer aux attentes face à son genre assigné à la naissance.

De la binarité des genres au spectre des genres

Les mouvements de reconnaissance de la créativité de genre chez les enfants, souvent constitués de parents supportant l’expression, la présentation ou l’identité de genre de leur enfant, font figures de pionniers dans le domaine, et suivent les précepts de la théorie queer qui comprennent le genre dans un modèle de « spectre » plutôt que dans un modèle binaire. Ainsi, les enfants non-conformes dans le genre, qu’ils s’identifient comme indépendants, fluides, variants ou créatifs dans le genre, se situent simplement quelque part dans ce spectre, entre féminin et masculin, ni l’un ni l’autre ou les deux en même temps, plutôt que cantonné dans un pôle de la binarité.

Malheureusement, on tente encore, à tort ou à raison, d’expliquer l’existence d’enfants non-conformes dans le genre, transgenres ou intersexes par des dérèglements hormonaux ou biologiques ‒ il y a vingt ans, on aurait également ajouté à cette liste les adultes homosexuels et les enfants protogais. Ce raisonnement induit une vision essentialiste, utilitariste et hétéronormative de la nature, c’est-à-dire que le prérequis, l’utilité et la fin de celle-ci dicteraient des comportements et des agencements particuliers, sans quoi la vie serait « contre-nature », un qualificatif qui semble ressurgir en France en cette ère post-mariage-pour-tous. Cette vision est relativement récente dans l’histoire de l’humanité, et peut être assimilée à la volonté intellectuelle et encyclopédique de classer et expliquer l’expérience humaine selon un calcul de « rentabilité » : par exemple, l’invention du concept d’hétérosexualité concorde avec l’apparition des premières manufactures, pour qui la productivité était le principal facteur de détermination de la valeur. Sans productivité, pas de nécessité : on comprend alors que seul l’hétérosexualité est rentable et souhaitable (3). On parle alors d’économie des corps, et tout le monde est touché, d’une manière ou d’une autre ; particulièrement ceux qui ne correspondent pas à l’idée qu’on se fait d’une femelle ou d’un mâle.

L’idée que les enfants doivent se conformer à un genre en particulier est très récente, comme on le verra dans un billet ultérieur. Ce que l’on comprendra aujourd’hui, c’est que cette idée existe, et que très souvent, elle s’adonne bien avec le désir de l’enfant de se conformer à ce que l’on attend de lui, ainsi qu’à son genre d’identification. Mais comme la nature est toute sauf binaire, nombre d’enfants ne cadreront pas tout à fait avec les attentes envers leur genre assigné à la naissance, à divers degrés ( tout comme, d’ailleurs, les organes génitaux des enfants intersexes peuvent ne pas correspondre aux attentes médicales envers un sexe qui leur serait intrinsèquement « véritable »…). Ainsi, que les enfants s’identifient ou non à leur genre assigné à la naissance, la plupart passeront à travers une période d’essai-erreur, avant de bien comprendre les attentes de la société envers leur genre.

Fiou! C’est juste une phase!

Mais le problème, aux yeux d’un large pan de la société, survient lorsque ces attentes ne concordent pas avec les goûts et préférences d’un enfant : l’enfant, adoptant des comportements ou affichant des préférences atypiques à son genre assigné à la naissance, est alors problématisé et observé scrupuleusement ‒ sans parler de l’éventualité où l’enfant s’identifierait carrément au genre opposé à celui assigné à la naissance. Tandis que l’enfant vieillit, il se peut que ces comportements, préférences ou identification s’estompent, souvent sous la pression des parents ou des pairs (car ces enfants ne sont pas dupes : même quand ces comportements sont acceptés ou célébrés, ils sont toujours mis sous le projecteur et présentés comme étant particuliers, originaux ou extravagants. Dans ces cas-là, une décision doit être prise par l’enfant : a-t-il le goût d’être constamment identifié comme étant particulier, original ou extravagant? Nous conviendront que même dans un contexte de renforcement positif, ce rôle peut s’avérer être assez lourd à porter…).

À ce moment-là, les adultes se féliciteront et seront soulagés qu’il ne s’agissait que d’une phase, donnant du crédit à la théorie de la destiné biologique, qui amène tout un chacun à adopter les comportements et préférences « pseudo-naturels » à son sexe, et la fillette rustre et bagarreuse deviendra une véritable petite princesse, et le garçon qu’on considérait autrefois comme étant hypersensible et efféminé agira enfin « comme un vrai petit gars », les traits atypiques ayant été refoulés pour mieux être explorés plus tard par un psychanalyste ou pour se traduire en divers comportements bien plus problématiques, tels que l’anxiété ou la dépression juvéniles, qui pourront se présenter sous forme d’affaissement des résultats scolaires, de perte d’appétit ou d’enthousiasme, de décrochage scolaire, etc (4). Il se peut aussi que l’enfant ait simplement abandonné le combat constant qu’induit l’expression ou la présentation de genre non-conformes dans notre société. Un drapeau blanc, ça se peut. Sinon, il se peut aussi que l’enfant persiste dans ces comportements, préférences et identification : dans ce cas-là, on parlera de non-conformité dans le genre ou de transgendérisme, dans le cas de l’identification au genre opposé à la naissance.

Dès lors qu’un enfant est reconnu dans son expression ou son identité de genre, deux scénarii se dessinent : le premier, plus positif, est celui de l’acceptation, et surtout de la célébration de la part des parents; le deuxième, plus pratique, est celui du marchandage du genre, menant le plus souvent du temps à l’invisibilisation des enfants non-conformes dans le genre.

Nous verrons dans le prochain billet quelles sont les répercussions des choix des parents, et comment travailler à éviter l’invisibilité des bébés pigeons.

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(1) Brougère, G., « Les Expériences ludiques des filles et des garçons », in Lemel, Y., Roudet, B., Filles et garçons jusqu’à l’adolescence. Socialisations différencielles, Paris, L’Harmattan, 1999.

(2) Cromer S., Dauphin S., Naudier D., « L’enfance, laboratoire du genre. Introduction », Cahier du genre, 49 (2), 2010

(3) Je vous recommande de lire Foucault à ce sujet. Tout Foucault. L’été, ça sert à ça : lire tout Foucault.

(4) Voir le rapport éclairant de Line Chamberland et al. : La Transphobie en milieu scolaire (2011), produit par la Chaire de recherche sur l’homophobie.