Le Camp des Six Couleurs

Cet été, l’organisme Enfants transgenres Canada / Gender Creative Kids offrira un camp pour les enfants transgenres, intersexes et non-conformes dans le genre, le Camp des Six Couleurs. Il s’agit d’une initiative unique en son genre, tant au Québec qu’au Canada, pour permettre à ces enfants de vivre un camp de vacances sans avoir à se soucier du jugement des autres, qui empêche souvent plusieurs de ces jeunes d’accéder à de telles structures.

Un camp comme les autres

Plusieurs croiront que dut à la spécificité de ce camp, son contenu sera différent des autres camps. Au contraire! Ce sera un camp exactement comme les autres, en ce sens que les activités offertes permettront à chacun et chacune d’exploiter leurs talents et leur potentiel. La mission du camp est la suivante : offrir un environnement sain et sécuritaire pour que les enfants transgenres, intersexes et non-conformes dans le genre puissent s’épanouir et tisser des liens signifiants avec d’autres jeunes vivant des expériences similaires.

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L’expérience américaine

Un camp existe déjà au États-Unis, le camp Aranu’tiq, qui offre un séjour au Massachussetts ou en Californie chaque été depuis quelques années. Après des tentatives infructueuses d’envoyer leurs enfants dans des camps réguliers au Québec ou au Canada, après avoir vu leurs enfants être placés dans les mauvais dortoirs et devoir passer des semaines entières à dormir avec des enfants du genre d’identification opposé, plusieurs parents québécois s’étaient résolus à envoyer leurs enfants au camp américain.

L’organisme Enfants transgenres Canada / Gender Creative Kids souhaite donc offrir la même opportunité aux jeunes du Québec et du Canada.

Une confidentialité sans reproche

Étant donné la nature particulière de ce camp, la confidentialité des lieux et des informations des participant.e.s est de mise. Le lieu du camp ne sera divulgué qu’aux familles inscrites, et la sécurité est la principale préoccupation de la direction du camp.

Une campagne de financement

Pour mener à bien cet objectif, l’organisme a déclenché, la semaine dernière, une campagne de socio-financement sur la plateforme Haricot. En échange de contributions, grandes ou petites, des récompenses en tout genre seront envoyées. L’objectif de 3000$ a été établi afin de permettre le plus grand nombre de participants, sans égards à la distance.

Pour participer ou partager le projet, c’est ici : http://haricot.ca/project/camp-des-six-couleurs

Pour les formulaires d’inscriptions, c’est là : http://enfantstransgenres.ca/wp-content/uploads/2013/11/francais-camp-des-six-couleurs1.pdf

Pour plus d’information, c’est ici : camp@enfantstransgenres.ca

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Stéréotypes de genre : Que se passe-t-il en France?

Depuis ses débuts, ce blogue s’intéresse aux questions de genre et d’éducation, s’employant à s’attaquer aux manières par lesquelles les stéréotypes de genre sont inculquées dès le plus jeune âge et influencent le parcours scolaire des jeunes. Les évènements récents en France par rapport aux Manifs pour tous et tout se qui s’y rattache me touchent particulièrement, et j’ai cru bon de vous faire un petit topo sur la situation actuelle, puisqu’ils concernent directement le but du présent blogue.

Il s’agit d’un point de vue extérieur et indirect, puisque je me fonde sur ce qu’en rapportent les médias et sur l’information disponible sur internet. Merci à tout.e français.e ou spécialiste de l’éducation française qui pourra nous éclairer davantage.

Du mariage pour tous aux Manifs pour tous

Le mouvement de la Manif pour tous prend naissance en septembre 2012, lorsque s’organise la contestation de la loi Taubira, aussi connue sous le sobriquet de loi sur le mariage pour tous, qui sera adoptée en mai 2013 et qui permettra aux couples homosexuels de jouir des mêmes droits que les couples hétérosexuels par rapport au mariage civil. On se souvient des manifestations géantes en faveur de la famille dite traditionnelle, desquelles nous parvenaient, au Québec, des images atroces de débordements, qui ont, pour plusieurs, changé l’image que nous nous faisions du pays des droits humains.

Le mouvement de la Manif pour tous est constitué de plusieurs associations de droite et de plusieurs associations catholiques. Des centaines de personnalités s’y sont jointes, en plus de centaines de député(e)s et de candidat(e)s.

De la ‘’Théorie du gender’’ à l’ABCD de l’égalité
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Pourquoi un escargot? Je vous laisse deviner. Un indice : l’escargot est hermaphrodite…
source : http://lesmotsdekiara.files.wordpress.com/2014/02/affiche-lmpt-4-escargot-theorie-du-genre.png

Une fois la loi Taubira adoptée et les derniers relents de contestations consumés, le mouvement Manif pour tous a laissé la place à des activistes de droite (dont Alain Soral et Farida Belghoul), trouvant dans l’implantation du programme ABCD de l’égalité un terrain fertile pour leurs théories du complot. En effet, pour plusieurs, ce programme de sensibilisation aux stéréotypes du genre, par le biais de courtes séances de formation octroyées aux profs, est en fait un complot socialiste pour anéantir la famille traditionnelle et les différences ‘’naturelles’’ entre les filles et les garçons. On y voit l’expression de la contagion en France de ce qu’ils appellent la ‘’théorie du gender’’, un espèce de ramassis de peurs et d’exagérations sur le fruit des études de genre américaine.

Par l’étiquetage des études de genre comme étant étrangères et destructrices de repères, plusieurs analystes y voient une tentative de délégitimisation des construits sociaux en en faisant le produit de la dégénération américaine, de la surconsommation, et, finalement, de tout ce qui est étranger.

Plusieurs rumeurs folles ont été largement relayées au niveau national. Par exemple, que le programme enseignerait aux enfants du préscolaire comment se masturber, ou qu’on forcerait les garçons à jouer à la poupée et les filles au camion. Ainsi, dès les dernières Manifs pour tous concernant la loi Taubira pour le mariage pour tous, on a vu se dessiner un glissement vers la simple contestation de la lutte aux stéréotypes de genre.

Et de Papa porte une robe aux JRE

L’implantation du programme ABCD de l’égalité a créé une vive polémique. On ne compte plus le nombre d’émissions de variétés et de quotidiens qui en ont fait leurs choux gras. On s’est mis à tenter de débusquer la ‘’propagande’’ qui était faite dans les écoles, plus particulièrement au niveau culturel : plusieurs albums jeunesses ont été mis au pilori, parce que défiant les stéréotypes de genre, tel que  »Papa porte une robe » ou  »Tous à poil », qui ont soulevé l’ire de Farida Belghoul, du mouvement des Journées de Retrait préventive, qui a, sous l’urgence de la situation, pondu le subtil ouvrage ‘’Papa porte un pantalon et maman porte une robe’’.

Récemment, l’introduction de l’excellent film Tomboy (Céline Sciamma, 2011) dans le dispositif École et cinéma, ‘’qui entend initier les élèves à la culture cinématographique’’ (dixit Wikipédia) a également fait réagir les opposants au programme ABCD de l’égalité. Ce film, qui raconte l’histoire d’un enfant que la mère appelle Laure mais qui préfère se faire appeler Michael par ses nouveaux amis, a été programmé au niveau national à une heure de grande écoute. Plusieurs associations s’y sont opposé, ce qui, heureusement pour le film, a eu un effet de curiosité sur l’auditoire, attirant une foule record.

Depuis janvier 2014, plusieurs parents participent aux Journées de retrait de l’école (JRE) qui vise à contester l’implantation du programme ABCD de l’égalité. Une fois par mois, selon une date aléatoire annoncée quelques jours plus tôt sur leur site web, ces parents retirent leurs enfants des classes, sans rien annoncer ni aux écoles, ni au personnel. Le lendemain, ils justifient l’absence par le message suivant :  journée de retrait de l’école pour l’interdiction de la théorie du genre dans tous les établissements scolaires. Ce mouvement voit la théorie du genre comme une manifestation de la volonté d’un prétendu lobby LGBT (!!) de détruire les caractéristiques ‘’naturelles’’ des garçons et des filles :

 

Que sont ces « stéréotypes de genre » ? Ce sont les réactions ou les penchants naturels de nos garçons et de nos filles. Si une fille aime jouer à la poupée, pour le lobby LGBT c’est un stéréotype de genre qu’il faut combattre en la conduisant plutôt à jouer aux petites voitures. Si un garçon veut jouer aux petites voitures, le lobby LGBT l’incitera alors à jouer à la poupée.

 Il est à noter que le public de la Manif pour tous et des JRE n’est pas exactement le même : la Manif pour tous s’adresse davantage aux droitistes et aux catholiques, alors que les JRE atteignent davantage les classes populaires, constatant des taux d’absentéisme dut aux JRE allant jusqu’à 40% dans certains milieux.

Et c’est loin d’être fini


La meilleure, c’est que le programme n’est même pas encore implanté, mais devrait l’être d’ici septembre. On est donc encore loin d’avoir tout entendu sur le sujet. Heureusement, ce mouvement demeure somme toute marginal, malgré tout le bruit qu’il peut faire dans les médias.

Boîtes de céréales sexistes

Aujourd’hui, je vous présente un photo-reportage que j’ai effectué avec mon comparse au IGA de Saint-Hubert. Cela s’intitule « Boîtes de céréales sexistes », et en sous-titre, « Comment on enseigne aux enfants que les garçons comme les filles peuvent s’identifier à des personnages masculins, mais de présenter des personnages féminins ne serait pas rentable économiquement ».

ImageLe constat le plus frappant de ce photo-reportage : l’absence TOTALE, en épicerie, de boîtes de céréales présentant au moins un personnage féminin. La totalité des boîtes de céréales trouvées dans les rayons montrait exclusivement des personnages masculins, du plus androgyne toucan au tigre viril.

Vous me direz que ça ne vaut pas le branle-bas. Pourtant, je me souviens quand j’étais petite : mon premier contact avec le monde extérieur, en me levant, avant d’émettre autre cImagehose que des grognements, c’était le dix-quinze minutes que je passais chaque matin à fixer la boîte de céréales devant moi, à aider le lutin des Lucky Charms à retrouver ses amulettes ou à aider le mâle et séducteur moton de blé des Mini Wheat à sortir d’un labyrinthe ou à venir en aide à une pauvre demoiselle en détresse – et c’est bien sûr le seul moment où l’on pourra voir un personnage féminin, relégué au derrière de la boîte. Même à l’endos de la boîte, on n’en a vu aucun lors de notre enquête, la mode actuelle semblant davantage être à sauver la jeune progéniture mâle des toucans ou des motons de blé.

Mais voyez Imagepar vous-mêmes :

Tony le tigre, la vedette bien connue des Kellogg’s Frosted Flakes.

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On parlait justement de modèles masculins, la semaine passée : en voilà un vrai de vrai!

Il y a bien sûr le coq des Kellog’s Corn Flakes, un avatar de mon enfance. Ben oui, les coqs, ce sont des mâles. Le mâle de la poule. Remarquez d’ailleurs de quelle manière on assume, chez les animaux dont on ne peut deviner le genre, qu’ils sont tous masculins. Quelqu’un a vu le pénis de Tony? Ben non, pas de pénis sur les boîtes de céréales que les enfants fixent dix-quinze minutes chaque matin, que dis-je. On ne voit pas le pénis de Tony, mais on le devine aisément à la vue de cette montagne de muscles. (Idée de photo-reportage : retracer l’évolution de l’hypertrophie musculaire de Tony le tigre.)

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On aurait pu croire qu’une boîte de céréales rose, donc commercialisée pour les filles, aurait pu avoir un personnage féminin. Eh bien non, toujours le même good-ole moton de blé séducteur qui chantait « Donnes-moi ta bouche » dans cette mémorable publicité qui se trouve sur Youtube pour la postérité.

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N’oublions pas les petits bonhommes des Rice Crispies, ces petits lutins farceurs auxquels les garçons pourront s’identifier. Les filles, qu’elles prennent sur elles : qu’elles s’identifient aux versions féminisées des personnages principaux, comme on en voit parfois à l’endos des boîtes (exemple parfait : Minnie Mouse).

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Puis, en rafale : l’ours Sugar Crisp et sa voix de baryton (« Je n’ai jamais assez de Sugar Crisps » chantait-il dans un élan de virilité) et l’abeille mâle des Cheerios.

ImageJ’ai toujours trouvé que l’abeille des Cheerios avait quelque chose de féminin, une petite twist un peu queer. Mais pas assez pour supposer qu’elle soit une abeille femelle butch.

Dernièrement mais pas le moindre, le bonhomme-ordinateur qui a l’air un peu sous l’effet de substances illicites des Alpha-bits. Ça a beau être un ordinateur, il a tous les attributs du masculin selon les standards de l’industrie, c’est-à-dire : absence de cils, absence de rouge à lèvres,Image absence de vêtements ou d’accessoires dans les cheveux. C’est donc un mâle en bonne et dut forme!

Il y avait bien sûr d’autres boîtes de céréales, mais qui ne représentaient aucun personnage : c’était, en grande majorité, des céréales à l’apparence plus « santé » (malgré leur grande quantité de sucre) comme les Mueslix. Ces céréales étant commercialisées davantage pour les adultes, il y  a donc moins lieu d’y apposer des personnages masculins pour convaincre les garçons qu’ils mangent des céréales d’homme et convaincre les filles qu’elles n’ont aucun poids commercial.

EDIT : CONCLUSION

Les boîtes de céréales, c’est banal. Ça ne vaut pas des manifestations dans la rue. Ce qui le vaut, c’est le sexisme ordinaire auquel on est confronté chaque jour, et auquel on ne pense même plus tellement il paraît aller de soi. Le dessin sur les boîtes de céréales, c’est une version atomisée d’un fléau social. Oui, on pourrait se battre pour autre chose. Mais je crois qu’il vaut la peine de s’attarder à l’évidence même du constat affligeant de cette enquête : le sexisme peut se cacher même dans les endroits les plus anodins et insoupçonnés.

(ajout pour tous ces commentaires que j’ai reçu en quelques heures traitant cette enquête d’impertinente! ❤ )

Les hommes qui enseignent au primaire : entre modèles et stéréotypes

Commençons par une petite citation :

« La masculinité est de moins en moins représentée à l’école, dit Patrick Huard. Le problème, c’est que les p’tits gars ont besoin de modèles. On a beaucoup travaillé, depuis 25 ans, sur l’égalité des sexes, sur nos points communs… jusqu’à en oublier nos différences ! Pourtant, c’est ça, la beauté de la chose. On n’est pas pareil. » (1)

Cette citation est problématique à plusieurs égards.

1. Elle présuppose l’existence de modèles masculins courant les rues

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un modèle masculin? Est-ce qu’un homme efféminé est considéré comme un modèle masculin? Est-ce qu’un homme dont la profession est d’enseigner au primaire est considéré comme un modèle masculin?

Voilà le noeud du problème : l’acte d’éduquer les enfants est largement perçu, dans notre société, comme étant un emploi de second plan, un emploi de subordonné, donc de femmes. Ce sont, dans notre imaginaire, les fillettes qui alignent leurs toutous ou leurs poupées devant un tableau imaginaire ; le garçon qui se livrera à l’exercice sera, au mieux, regardé croche, au pire, considéré comme déviant et médicalisé. Je vous pose donc la question : peut-on être à la fois un enseignant qualifié et être considéré comme un modèle masculin par notre société?

Vous savez, ces fameux modèles masculins, qui ouvrent les pots de cornichons pour les demoiselles en détresse, s’entrainent et font du sport deux fois semaine, et parsèment leur propos de jokes sexistes pour faire rire les autres garçons, comme tout mâle alpha?

Je connais plusieurs enseignants s’identifiant comme homme qui valent bien mieux que ça, sans correspondre du tout au ‘’modèle masculin’’ (la plupart sont au secondaire, êtes-vous étonnés?)

2. Elle affirme que les garçons ont besoin de modèles masculins;

Très souvent, on entendra parler de l’importance des modèles masculins dans la salle de classe pour deux raisons principales, selon Sargent (2005) :

a) Parce qu’un garçon est considéré comme efféminé (et la présence du papa est implicitement jugée insuffisante pour booster la masculinité du ‘’pauvre petit’’, ou on croit que de l’entourer exclusivement d’hommes lui fera adopter des comportements typiquement masculins);

b) Parce que le père d’un garçon est absent (no offense, monsieur Huard) et pour éviter le malheur que causerait le fait de mettre ce garçon en présence de femmes uniquement, car cela pourrait… non, je ne veux meme pas y penser!

Vous avez bien compris : dans les deux cas, c’est de l’hétérosexisme (homophobie).

Les enfants n’ont pas besoin qu’on leur impose des modèles : la construction de l’identité, c’est d’aller chercher par soi-même les attributs et les valeurs qu’on juge bonnes, ça ne s’impose pas, et de plus, la pression sociale pour se conformer à certains stéréotypes de genre fait en sorte qu’un enseignant au primaire ne satisfaisant pas aux exigences de la société en termes de masculinité sera disqualifié d’emblée, par les parents et, par ricochet, les élèves.

C’est une des plus belles contradictions de ce débat : il suppose que les garçons sont naturellement enclins à la masculinité… mais qu’il leur faut absolument un mentor pour la leur enseigner. (2)

3. Elle suppose que les enseignants assignés mâles à la naissance performeront une masculinité traditionnelle;

Cela met énormément de poids sur les épaules des enseignants. D’après les enquêtes menées par Sargent (2005) auprès des directions d’école, que l’enseignant soit qualifié ou non importe peu : non seulement on placera exprès les enfants dissipés ou hyperactifs dans sa classe, mais chaque fois qu’il y aura des boîtes à soulever ou des meubles à bouger, cela sera de son ressort. Il s’agit d’un phénomène que l’on constate dans la plupart des domaines fortement étiquetés d’un genre en particulier : l’employé.e du genre opposé à celui attendu sera davantage sollicité pour les tâches connexes.

Les masculinistes de tout acabits seraient tentés ici d’établir un lien entre tâche connexes et sexisme inversé : hors, c’est un sexisme tout traditionnel qui est à l’oeuvre ici (voir point 5).

4. Elle considère d’emblée que les enseignants s’identifiant comme homme enseignent différemment que les enseignantes s’identifiant comme femme;

Pourtant, les étudiants et les étudiantes du BAC en enseignement primaire et éducation préscolaire apprennent les mêmes techniques de gestion de classe. Je dis ça de même… Les garçons du BAC auraient-ils reçus des cours de discipline duquel on aurait systématiquement exclu les filles?

Comme je le mentionnais au point 3, on va déjà mettre tous les élèves ayant des problèmes de comportement dans la classe du point de repère masculin, ce phare de virilité dans un océan d’oestrogène. Un homme, ça a de l’autorité (hein? qu’est-ce que j’entends? sont-ce les sirènes du privilège masculin?), alors ça va te discipliner ça, ces ti-poutes. Parce qu’un homme, ça fait de la discipline, les enfants connaissent le refrain : c’est aussi ce que la société attend de leur papa.

Évidemment, que l’homme qui enseigne fera davantage de discipline : on a mis tous les élèves ayant des problèmes de comportement dans sa classe!

5. Elle propose comme explication que c’est la lutte pour l’égalité entre les genres qui a fait qu’on considère approprié le fait qu’il n’y ait que des enseignantes s’identifiant comme femmes au primaire.

Pire, elle présuppose une variance de masculinisme qui prétendrait que les femmes auraient tant de pouvoir à l’école primaire, que les garçons seraient quasiment poussés directement vers le décrochage. Rien n’est moins vrai.

Il est de bon goût, dans les médias, de faire un lien entre motivation scolaire chez les garçons et forte présence d’enseignantes. Je vous épargnerai tout ce que j’estime être du ressort du sexisme dans cette affirmation, on ne serait pas sorti du bois. (3)

Toutefois, je vous dirai que l’éducation des enfants, bien que primordiale et essentielle, est encore un domaine considéré sans avenir et dégradant par une grande frange de la société : on n’a qu’à voir le traitement médiatique que subissent les enseignant.e.s pour s’en apercevoir. Le domaine de l’éducation n’est pas valorisé, surtout pas chez les garçons, qui peuvent faire mieux. Mais les filles, c’est tellement naturel pour elles (puisqu’on a découragé les garçons de jouer à l’enseignant, faut-il le rappeler…).

Ce n’est pas tout : l’extrême suspicion et la grande vigilance auxquelles doit faire face tout enseignant s’identifiant comme homme n’est pas sans rappeler le fait que ce qu’on attend de l’homme, c’est qu’il démontre ses capacités, qu’il fasse preuve d’autorité et de pouvoir sur les autres. Ce sont des présuppositions résolument sexistes, qui reproduisent le schéma de la masculinité hégémonique, qui font que l’on préfère les hommes à la direction ou, au pire, au gymnase.

Mais un ‘’modèle masculin’’, tel que la société l’entend, dans une classe du préscolaire, par exemple? Je ne suis pas certaine que vous en vouliez vous-même, monsieur Huard.

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(1) Pour lire ce merveilleux article, ironiquement classé dans la section ‘’maman’’ de Yahoo! :  http://fr-ca.etre.yahoo.com/blogues/maman-24-7/ou-sont-les-hommes-dans-les-ecoles-primaires.html

(2) Une parenthèse sur les filles confrontées à un de ces ‘’modèles masculins’’ : la présence d’un homme dans la classe, qu’il soit un emblème de virilité dégoulinant de testostérone ou finement parfumé, est automatiquement suspecte. Et s’il la prend sur ses genoux, WATCH OUT. Oui oui, même au préscolaire! Après, les hommes ont de ces pulsions… en fait, on s’attend à ce qu’ils aient ces pulsions… on ESPÈRE qu’ils ont ces pulsions… sinon, ce serait bizarre qu’un homme n’ayant aucune pulsion de ce genre enseigne aux garçons, non? D’un coup qu’il serait… ah non, je ne veux pas y penser!

(3) Je soulignerai toutefois que, de la même manière qu’on décourage implicitement les hommes à enseigner au préscolaire ou au primaire, en les épiant, en auscultant chacun de leur gestes, la réussite scolaire, dans les classes moyennes ouvrières ou moins aisées, est toute aussi suspecte. La réussite scolaire, comme l’amour de l’école, dans notre société, est une affaire de fille. Si le garçon réussit (préférablement en math) c’est qu’il y sera naturellement enclin; ça ne sert à rien d’étudier, puisque même les enseignant.e.s considèrent que les garçons ne font que ‘’ne pas utiliser le plein potentiel’’, alors que les filles ‘’font leur possible’’ (Duru-Bellat, encore).

Matières de gars, matières de fille

L’implication des filles en math et en sciences est largement documentée (beaucoup plus que l’implication des garçons en français), et ce depuis les années 80. Aujourd’hui, les études sur les résultats des filles en math, du primaire à l’universitaire, parviennent principalement aux résultats suivants :

  • Jusqu’à la fin du primaire, les garçons et les filles ont des résultats en moyenne très similaires ; toutefois, les filles se jugent moins fortes dans cette matière, alors que les garçons considèrent le plus souvent les maths comme leur « matière forte »;
  • C’est à la fin du primaire, puis au secondaire, que l’écart se creuse;
  • À notes égales, une fois à la fin du secondaire, les filles fortes en math auront moins tendance à s’inscrire dans des programmes scientifiques que les garçons forts en math (Duru-Bellat, 2006).

Par rapport au français et aux arts, qui sont largement considérées comme des matières     « féminines », les garçons qui s’y engagent ou qui y performent auront moins tendance à y être valorisés : en effet, comme en mathématiques, à performances égales, c’est aux filles qu’on demandera d’aider leurs camarades en difficulté.

Pourquoi pis de quessé?

La sociologie offre des réponses intéressantes aux questions élémentaires du pourquoi et du de quessé. Il y a toutefois quelques prémisses à considérer, qui ne sont pas à la portée de tous, étant donné que plusieurs construits sociaux sont encore considérés comme étant le fruit de la «nature» pour un grand nombre d’entre nous. Puisque je désire aujourd’hui m’attarder seulement sur les conséquences de ces construits sur la manière dont s’articule le curriculum, il faudra attendre un autre jour avant que je détaille ces prémisses davantage en profondeur.

Prémisse 1. Les filles et les garçons qui sont à même de performer dans des matières traditionnellement associées à l’autre genre sont issus.es, en majorité, des groupes suivants :

  1. ils ou elles font partie d’une fratrie dans laquelle il y a plusieurs enfants de l’autre genre, qui auraient influencés leur socialisation;
  2. leur famille provient d’une classe économique privilégiée, ce qui fait que la socialisation de genre a pu s’effectuer d’une manière plus souple et permettant davantage d’expression dans ses préférences scolaires;
  3. leurs parents ont pu accéder à l’éducation supérieure.

Le fait d’appartenir à ces groupes favorise le non-conformisme de genre, parce que les structures de socialisation y sont plus souples. On peut également arguer que l’identité et l’expression de l’enfant y sont davantage valorisées, plutôt que le conformisme aux attentes sociales.

Malheureusement, les études sur les impacts de l’appartenance ethnique ou religieuse sur les résultats scolaires en fonction du genre des enfants étant très rares et très peu discutées, il m’est impossible d’en dresser un portrait ici.

Prémisse 2. Le cerveau n’a pas de sexe (nous y reviendrons assurément!), c’est l’expérience qui module les facultés cognitives. Ainsi, il est normal que le cerveau d’un garçon de 9 ans, qu’on a laissé davantage explorer seul son quartier que sa soeur, et avec qui on a assidûment joué à la chamaille et au camion depuis sa naissance, ait développé de plus grandes facultés en terme de reconnaissance et visualisation spatiale que sa dite soeur (1), alors que le cerveau de celle-ci se sera construit en fonction des jeux auxquels on (les parents, la société) l’aura habitué. Ce qu’il faut se rappeler, ici, c’est qu’il faut voir le cerveau humain comme un potentiel, et non comme une fin en soi.

Prémisse 3. Ce n’est pas parce que les écoles sont mixtes qu’elles offrent un enseignement égal aux filles et aux garçons. Nous reviendrons également sur ce point (sérieusement, suivez mon blogue, il n’y a que du plaisir en vue!), mais la manière dont nos classes fonctionnent fait en sorte que nous n’offrons que des scolarités différenciées selon le sexe à nos enfants, c’est-à-dire que même s’ils se trouvent dans la même salle, les enseignements ne seront pas octroyés de la même manière aux garçons et aux filles.

Des stéréotypes tenaces

Ainsi, au premier et au second cycle du primaire, les filles performent aussi bien que les garçons. Que se passe-t-il ensuite? On a vu que les filles, dès un très jeune âge, s’estiment, à performances égales, moins bonnes en math que les garçons, attribuant de fait leurs résultats à leur bon travail et à la chance, plutôt qu’à certaines dispositions génétiques ou sexuelles, comme le font les garçons, qui attribuent plutôt leurs résultats, à la suite de leurs parents et des échos sociaux, à une prédisposition naturelle.

De cette manière, les filles seront rapidement découragées de s’impliquer davantage dans une matière où elles n’ont, de toutes façons, aucune chance de s’épanouir : encore à compétences égales, elles ne se sentiront pas aptes à postuler pour les postes importants en recherche, par exemple, où les garçons seront pourtant plus souvent encouragés à le faire alors qu’ils n’ont pas ces compétences. Les mêmes constats peuvent être faits à la fin du primaire et au secondaire.

Le français, c’est une autre histoire. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de langue maternelle : dans notre société profondément sexiste, c’est encore surtout la mère qui lit des histoires aux enfants, et qui a davantage tendance à converser avec eux (le père qui adopte ces comportements sera, le plus souvent, jugé sévèrement par son groupe de pairs, puisqu’il « s’efféminise » et qu’il « doit être un modèle viril et montrer comment les vrais hommes se comportent »)… D’ailleurs, au sein même de cette division sexuée du contact avec les enfants, on agit différemment avec les filles et les garçons : les contacts avec les garçons se feront sous forme d’ordres expéditifs et de commandements, alors qu’avec les filles, on privilégiera, dès la naissance, un ton plus doux et la conversation. Disons que l’impératif, c’est bien beau, mais dans une composition écrite, ce n’est pas toujours d’adon!

D’ailleurs, il faut noter la différence de traitement par les enseignants.es et les parents (surtout chez les pères) de la réception des résultats scolaires des enfants : une fille sera « surdouée » si elle performe en math, même si elle performe moins en français, et un garçon sera « désavantagé » s’il performe en français, mais pas en math – d’autant plus qu’il risque d’être moqué par ses pairs, car c’est bien connu, il est déshonorant d’afficher des affinités avec le féminin.

Ce qu’il faut se demander, dans ce débat, c’est que si nous considérons que les mathématiques sont une matière de garçon et le français, une matière de fille, que disons-nous sur la société? Quel avenir promettons-nous aux enfants? Quelles attentes différenciées formulons-nous pour eux? Et jusqu’à quel point se conforment-ils pour satisfaire ces attentes? Les lacunes des garçons en français pourraient-elles être redevables, du moins partiellement, aux injonctions de genre qui les découragent à s’y essayer?

Dans le prochain billet : Le décrochage, ou l’argument fallacieux contre le privilège masculin en milieu scolaire.


(1) Les théories du déterminisme biologique ont encore de beaux jours devant eux, faisant même récemment la une de Radio-Canada : http://www.radio-canada.ca/nouvelles/science/2013/12/03/001-cerveaux-hommes-femmes-differences.shtml

En passant

Quelques ressources pour parler des stéréotypes de genre au primaire

Je vous avais promis quelques titres d’albums jeunesse à utiliser en classe. Chose promise, chose due : voici quelques courtes critiques d’albums jeunesse portant sur la non-conformité de genre, pour la plupart français mais aussi québécois.

Tous ces livres sont disponibles à la bibliothèque des Sciences de l’éducation de l’UQAM. Parce que votre humble servante les a faits commander rien que pour vous, alors profitez-en! Sinon, ils sont également disponible en ligne (google it!).

La Liste de Noël

(Texte : Nathalie Leray; Illustrations : Christine Circosta)

Éditions Talons hauts, France (48 pages)

J’ai beaucoup aimé ce court roman, à propos d’un frère sans-titre3et d’une soeur de sept ans qui sont toujours déçus de leurs cadeaux de Noël : chaque fois, ils reçoivent seulement des jeux hyper-genrés qui ne leur parlent pas. En effet, Paul adore les arts, le chant et la danse, et Agathe, la science et la technologie : pourtant, Agathe ne reçoit que des costumes de fées ou de princesses ou des trousses de maquillage, et Paul des camions et des armes en jouet. Ils concoctent donc un plan afin de recevoir des cadeaux qui leur correspondent réellement, ce Noël.

Ma seule critique concerne le traitement différent accordé à la non-conformité de genre du frère vs celle de la soeur, cette dernière étant nettement plus valorisée dans le texte que la passion artistique de Paul. Malheureusement, il s’agit d’un fait bien présent socialement…

Extrait:

« […] Agathe se souvient précisément du moment où elle a déballé ses cadeaux au pied du sapin de Noël. Papi et Maman la regardaient d’un air complice, tandis qu’elle arrachait les rubans et les papiers :

– Doucement ma chérie, a dit sa mère, ne sois pas si impatiente!

– Je suis sûr que cela va te plaire, c’est une idée à moi, a dit Papi en se rengorgeant… enfin une idée à moi, que j’ai transmise au Père Noël, s’est-il repris en regardant Paul du coin de l’oeil.

– Ça, c’est sûr, ça ne peut être qu’une idée à toi, a maugréé Mamie dans son coin.

    Agathe continuait fébrilement à sortir la boîte de son emballage :

– Oh! Un set…

    Agathe a commencé à avoir des sueurs froides en voyant la couleur du coffret : rose vif à paillettes argentées.

– …un Set Maquillage Super-Glam!

    Agathe a eu l’air à peu près aussi réjoui que Papa devant la tondeuse quand elle ne veut pas démarrer. […] » (pp.11-12)

sans-titre4Mehdi met du rouge à lèvres

(Texte : David Dumortier; Illustrations : Martine Mellinette)

Cheyne éditeur, Cheyne (48 pages)

Un véritable coup de coeur. Il s’agit d’un poème en prose à propos de Mehdi, un enfant non-conforme dans le genre. On y parle de son environnement, de ses habitudes et de la manière qu’il perçoit cet environnement. Le livre et ses illustrations sont vraiment jolis. Le seul bémol est le ton enfantin spécifiquement français, auquel les jeunes québécois pourraient ne pas s’identifier.

Extrait :

« […] En plus, il a des manières de fille. Elles sortent toutes seules. Elles lui échappent des mains. Il est trop tard quand il essaie de les rattraper. Mehdi ne peut pas refaire une même manière à l’envers et la remettre dans sa cage. À ce moment-là, tout le monde pourrait revenir en arrière, recommencer sa vie et lâcher des paroles en l’air. […] » (p.11)

sans-titreMarre du rose

(Texte : Nathalie Hense; Illustrations : Ilya Green)

Albin Michel jeunesse, Paris (38 pages)

Probablement un de mes albums jeunesse favoris de tous les temps, tous thèmes confondus. Premièrement, par les magnifiques illustrations d’Ilya Green, qui donrosenent le goût de découvrir l’entièreté de l’oeuvre de cette artiste; deuxièment, par le thème très sensiblement exploité de la non-conformité de genre chez une jeune fille, qui préfère le noir et l’action au lieu du rose et des poupées. Le livre se termine sur une note très ouverte, et ne résout en rien la problématique du regard de la société sur la non-conformité de genre, ce qui s’avère être très représentatif de la réalité.

Extrait :

« […] Maman dit que je suis un garçon manqué. Ça veut dire que je suis comme un garçon, mais pas un garçon quand même.

C’est comme dire : ‘’étoile d’araignée’’ au lieu de ‘’toile d’araignée’’, ça ressemble, mais c’est pas ça. Moi, je suis une étoile d’araignée, je ressemble, mais c’est pas ça…[…] » (pp.10-12)

Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi?

(Texte : Thierry Lenain; Illustrations : Delphine Durand)

Éditions Nathan, Paris (32 pages)

Au premier abord, ce livre peut paraitre (très) sympathique : le personnage focal, Max, se demande si Zazie, une nouvelle élève dans la classe, est un « Avec-zizi » ou une « Sans-zizi ». En effet, Zazie n’agit pas comme les autres « Sans-zizi » : elle grimpe aux arbres, se chamaille, dessine des mammouths et joue au soccer. Mais le paradis de la non-conformité s’arrête là : malheureusement, l’album se termine sur une note hyper-conformiste, avec une morale sur l’importance des organes génitaux pour classifier les isans-titre2ndividus. En fait, le livre n’est pas à propos de la non-conformité de genre, comme il l’apparaît au premier abord, mais à propos de l’effondrement de la vision phallocratique de l’univers qu’avait Max au début du livre (ce qui est un pas en avant, assurément…) ; en guise de morale, Max comprend qu’il existe les « Avec-zizi » et les « Avec-Zézette » (un slang français pour parler de la vulve, je suppose, en opposition avec le caractère phallocentriste du terme « Sans-zizi »). Dommage, vraiment, car autrement, le livre aurait été puissant.

Extrait :

«[…] ‘’Non mais qu’est-ce que c’est que cette fille?’’ se demande Max pour la millième fois. Une idée s’installe alors dans sa tête. Il se dit que Zazie est une fille particulière.

Il se dit que Zazie doit avoir quelque chose de plus que les autres filles… Oui, c’est ça. Zazie est une fille qui a un zizi! Une Sans-zizi avec zizi… C’est de la triche! Max décide aussitôt d’enquêter. […] » (pp.16-17)

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(Texte et illustrations : Sophie-Geneviève Labelle)

Éditions SGL, Montréal (32 pages)

Transparence totale : l’auteure de ce livre n’est nulle autre que moi-même. Comme il n’existait, en français, aucun album abordant spécifiquement le thème de la transition de genre, ce livre se veut pallier à la situation. La narratrice, une jeune fille trans*, raconte son expérience, et la manière dont elle est perçue dans son environnement, par sa famille et ses camarades de classe.

Comme je ne possède pas la modestie pour critiquer mon propre album, voici un lien vers une critique publiée dans le magazine Fugues :

http://www.fugues.com/main.cfm?l=fr&p=100_article&Article_ID=24512&rubrique_ID=12

Ulysse et Alice

(Texte : Ariane Bertouille; Illustrations : Marie-Claude Favreau)

Les Éditions du Remue-ménage

Tel que mentionné dans un billet précédent, les albums jeunesses sur l’homoparentalité jouissent, pour divers facteurs, d’une assez grande visibilité, et souvent, les enseignants.es désirant parler de diversité sexuelle ou de diversité de genre en classe choisiront ces livres sans-titre6pour aborder ces sujets. Ulysse et Alice est une icône dans le genre. Il s’agit d’une sympathique histoire à propos d’un garçon cisgenre, Ulysse, qui désire adopter une souris que son oncle a apporté chez lui – et il adonne que les parents d’Ulysse sont deux mamans.

Aucun stéréotype de genre n’est attaqué ici, toutefois. Les deux mères d’Ulysse sont cisgenres, et n’exhibent aucun comportement atypique, le sujet se limitant à l’homoparentalité. Celle-ci demeure abordée d’une manière très sensible, et je recommande certainement cet album pour aborder en classe les différentes configurations de familles possibles.

Extrait:

« Ulysse explique à Alice :

– Quand deux personnes sont amoureuses, elles ont souvent très envie d’avoir un enfant. Alors il y a des enfants qui vivent avec un papa et une maman, d’autres avec deux mamans ou deux papas. Parfois des enfants ont juste un parent, d’autres ont des parents adoptifs. Il existe toutes sortes de familles où on s’aime et où on se sent bien.

Ce serait chouette que tu fasses partie de la nôtre, ajoute Ulysse. » (p.14)

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(Idée : Mélo; illustrations : Sébastien Telleschi)

Éditions Talents hauts, France (20 pages)

Le concept derrière ce petit livre hautement sympathique, c’est, à chaque page, d’illustrer sur un même thème deux situations contrevenant aux stéréotypes de genre. Par exemple, une favorite est « La course / Les courses », où l’on voit deux athlètes féminines courant un marathon d’un côté, et de l’autre, on voit un homme à l’épicerie, poussant un panier avec un enfant dedans.

Il n’y a pas de texte dans ce livre, seulement des thèmes, aussi je le recommande vivement comme déclencheur de discussions en classe, sur des sujets tels que les stéréotypes, le sexisme, la discrimination.

Un livre qui vaut le coup d’oeil!

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Je publierai ultérieurement d’autres critiques, en espérant que les albums présentés ici vous donnent certaines pistes!

Naître dans le bon corps

On m’interviewait récemment dans la foulée de la publication, dans le Huffington Post, d’un article proposant un changement de paradigme entre la lutte contre l’homophobie et la lutte contre le cissexisme (1). Durant cette entrevue, en parlant des enfants transgenres, l’animateur a laissé entendre que ces enfants étaient nés « dans le mauvais corps ». J’ai donc saisi la balle au bond, puisque cette image est beaucoup trop présente dans les médias pour ce qu’elle est réellement : une image, une vue de l’esprit, un lieu commun au mieux utile, au pire néfaste dans la relation qu’entretiennent les individus trans*, et plus particulièrement les enfants, avec leur corps.

Ce qu’on veut dire réellement

« Être né.e dans le mauvais corps », c’est une image. D’habitude, on entend par là qu’un individu a été assigné d’un genre à la naissance, mais que celui-ci s’est éventuellement identifié d’un autre genre. L’image fait bien sûr référence au regard que l’adulte a posé sur l’enfant à sa naissance (directement ou via une échographie) ; si le corps de l’enfant avait présenté des attributs traditionnellement associés à l’autre genre, l’individu n’aurait pas ainsi été mégenré (2). La mythologie sociale considère ce regard comme particulièrement signifiant, car si le regard de l’adulte sur son corps n’avait pas défini l’expérience de genre de l’enfant, ce corps n’aurait pas été considéré comme « mauvais ».

Quelques pistes de compréhension

1. La définition d’un corps ne se limite pas à ses organes génitaux : les individus trans*, enfant comme adulte, peuvent très bien se considérer être « nés dans le bon corps ». Celui-ci nécessitera peut-être, si la transition s’est effectuée après la puberté, certains « aménagements »; toutefois, ce ne sont pas tous les corps qui seront jugés inadéquats.

2. Les notions de « corps de femme » et de « corps d’homme » sont des construits sociaux : c’est parce que nous comprenons certains attributs comme étant strictement d’un sexe ou de l’autre que ces notions existent. Pourtant, le poil ou les muscles n’ont pas de genre : ce sont par les attentes de la société envers leur distribution sur un corps que l’association entre le « naturel » et la construction sociale s’auto-régule.

3. Si j’affirme être d’un certain genre, mon corps l’est aussi : la réappropriation du corps passe par l’affirmation que notre corps est une des expressions de notre identité, malgré ce qu’en dira la société : c’est ainsi que des femmes peuvent être poilues et musclées, et des hommes imberbes et délicats, ou même que

4. Certains hommes ont des vulves, et certaines femmes ont des pénis. Get over it. Si nous avons le pouvoir de décider de la signification de notre corps, pourquoi la société aurait-elle un quelconque droit de regard sur notre propre définition de nos attributs génitaux? Le pénis d’une femme ne lui enlève pas se féminité, et pareil pour la vulve d’un homme. Ceux-ci ont très bien le droit de considérer leurs organes génitaux comme une des expressions de leur genre, en dépit du regard effronté de la société!

5. Votre regard importe. C’est lui qu’il faut changer, et non le sexe des individus trans* (ou intersexes). Très peu de gens se définissant comme trans* « changent de sexe »; ils affirment simplement leur identité de genre, parfois en réaménageant certains aspects de leur corps, qui reste le seul qu’ils auront : lorsque ces réaménagements auront été faits, qu’ils soient vestimentaires, structurels ou capillaires, leur corps sera le bon, et l’aura toujours été, excepté qu’il a pu être auparavant mal interprété.

6. Les prérequis, une fois explicitées, vous apparaitront ridicules. À combien de centimètres un « clitoris surdimensionné » est-il considéré comme étant plutôt un pénis? Quelle doit-être la largeur minimale de l’ouverture du vagin, pour être considéré « assez grand »? Comment choisit-on le sexe, si on observe la présence d’un clitoris, mais l’absence de vagin? C’est ce genre de questions que les médecins peuvent se poser, quand ils ont entre les mains un bébé naissant. De plus, figurez-vous qu’ils prétendront connaître la réponse! Et on ose dire qu’il n’existe que deux sexes bien définis…

7. Il n’y a pas de sexe mâle ou de sexe femelle, répétons-le : seulement des regards inquisiteurs et fabulateurs, qui inventent pour un pénis une destinée de pompier viril et sulfureux, et pour une vulve, des rêves d’institutrice docile et émotive. Le pénis et la vulve signifient ce qu’on veut bien leur faire signifier, et le tempérament docile ou sulfureux de l’enfant se développera en conséquent.

Ce que vous pouvez faire

Chaque fois qu’on explique que l’enfant trans* est « né dans le mauvais corps », c’est son regard sur son propre corps qui est influencé. La formule, bien que pratique pour expliquer à des masses ne s’étant, majoritairement, jamais posé de question sur la concordance entre leur identité et les attentes sociales liées à leurs organes génitaux, s’avère être particulièrement dévastatrice. Le désir de correspondre aux attentes sociales poussera certains individus trans* à subir toutes sortes de chirurgies pour satisfaire ces attentes, alors qu’ils n’en auront peut-être pas nécessairement besoin autrement : en effet, pour certains individus, il est vital de procéder à ces chirurgies, mais pour plusieurs, non.

Comme ces chirurgies ne sont accessibles qu’à l’âge de 16 ans, il importe donc, pour la santé et le bien-être des enfants trans*, de ne jamais laisser entendre que leur corps est inadéquat, et de réagir lorsqu’un tel lieu commun est énoncé.

Quant au regard social sur les organes génitaux, nul besoin de vous démontrer l’utilité de sensibiliser très tôt les enfants au fait qu’entre les deux pôles traditionnellement reconnus comme étant mâle ou femelle, il existe tout un spectre de réalités physiques, incluant l’intersexualité, et que les organes génitaux ne sont pas des déterminants définitifs pour reconnaître le genre d’un individu.

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(1) L’article en question : http://quebec.huffingtonpost.ca/sophie-genevieve-labelle/lutte-contre-cissexisme-ecoles_b_4557624.html

Pour écouter l’entrevue radiophonique, le lien est ici : http://montreal.radiox.com/emission/le_2_a_4/article/la_recherche_de_son_identite_de_genre

J’aimerais d’ailleurs en profiter pour souligner l’admirable travail des animateurs de CHOI-FM, qui m’ont permis, dans le plus grand des respects, de diriger la conversation comme je l’entendais.

(2) Mégenrer: néologisme constitué du radical genrer, signifiant attribuer un genre, et du préfixe -, signifiant d’une mauvaise manière.

L’Invisibilité des enfants transgenres

Transgenre, vous avez déjà entendu ce mot? Vous avez déjà entendu parler de Michelle Blanc, et vous la trouvez donc courageuse?

Figurez-vous qu’avant d’être des adultes, les adultes transgenres ont d’abord été des enfants transgenres, consciemment ou inconsciemment. Depuis récemment, plusieurs membres du corps médical ont cessé de les pathologiser, c’est-à-dire d’en faire des cas médicaux : ce thème très riche sera abordé ultérieurement (oui, je sais, c’est la cinquième fois que je dis ça en cinq billets : je n’aurai pas le choix de continuer ce blogue!). Ainsi, on permet aujourd’hui à ces enfants transgenre d’effectuer une transition sociale, de passer d’une présentation de genre à une autre. L’école doit nécessairement s’adapter; mais pour pouvoir le faire, il faut d’abord prendre conscience de la réalité des enfants trans*, ce qui n’est pas d’adon étant donné leur grande invisibilité dans la société et dans la salle de classe.

Trans*, transgenre et transsexuel.le

Nous entendons par ces termes trois réalités distinctes, qui s’entrecoupent nécessairement :

  • Trans* : définit tous les individus ne s’identifiant pas à leur genre assigné à la naissance
  • Transgenre : définit les individus s’identifiant au genre opposé à celui assigné à la naissance
  • Transsexuel.le : statut médical et réalité physique d’un individu ayant subi des modifications structurelles au niveau de ses organes génitaux. (note : les chirurgies de réassignation sexuelle, tel qu’on les appelle couramment, étant interdites aux moins de 16 ans dans la plupart des pays où elles sont pratiquées, il n’existe pas, sauf exceptions, « d’enfant transsexuel »(1).
Qui sont ces enfants

Les enfants transgenres n’ont pas tous transitionné d’une présentation de genre à une autre : certains attendent le moment propice, d’autres sont complètement terrorisés à l’idée d’en glisser le moindre mot aux parents, et d’autres n’en sont tout simplement pas encore conscients. Nous allons toutefois d’abord nous attarder sur ceux qui ont transitionné.

Souvent, les enfants trans* sont stealth, en bon français, ce qui signifie que leur genre assigné à la naissance n’est pas public, ou non reconnu en public. Les gens qui ne sont pas proches de ces enfants croient donc qu’ils sont soit des garçons assignés garçons à la naissance (alors qu’ils ont été assignés fille) ou des filles assignées filles à la naissance (alors qu’elles ont été assignées garçons).

Ce vocabulaire paraîtra laborieux pour certains, mais c’est, en français, ce qui se rapproche le plus de la réalité de ces enfants. Nous verrons dans le prochain billet pourquoi il faut faire attention aux termes utilisés, particulièrement par rapport aux enfants. Nous entendons souvent le cliché d’enfants « nés dans le mauvais corps » ; or, ces enfants, ou du moins une bonne partie d’entre eux, chez lesquels nous avons le devoir de cultiver le respect de leur corps, ne considèrent aucunement celui-ci comme étant une entrave à leur expression sociale, et il importe donc de ne pas les disqualifier en prétendant qu’ils sont des « garçons nés dans un corps de fille » ou des « filles nées dans un corps de garçon ». Je considérerai ici qu’un enfant s’identifiant comme fille a conséquemment un corps de fille (même si le corps possède des attributs traditionnellement associés au sexe mâle, tel qu’un pénis) et qu’un enfant s’identifiant comme garçon a nécessairement un corps de garçon (même s’il possède des attributs traditionnellement associés au sexe féminin, une vulve par exemple). Le seule différence avec les enfants cisgenres (« dont le genre correspond au genre assigné à la naissance ») demeure donc le fait qu’on leur a assigné, à la naissance et durant la conception, un genre qui n’était pas représentatif de leur identité.

Les dangers de la classe pour un enfant transgenre

Comme nous l’avons vu, il se peut que personne, dans la classe, ne soit au courant qu’enfant transgenre ait été assigné.e d’un autre genre à la naissance, outre la direction, l’enseignant.e, et particulièrement le Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport.

Le Ministère, par les lois strictes qui régissent encore les transitions de genre à l’enfance, ne se gênera pas pour refuser qu’on change le prénom, ainsi que le genre attribué à la naissance d’un enfant transgenre, dans les dossiers de l’école et sur les listes de présence. Ainsi, les suppléants.es, qui chercheront en vain une Jacqueline où il y a désormais un Jacquelin, sont à même de révéler le genre assigné à la naissance d’un enfant devant toute la classe. Il faudra alors que le parent s’assure que le personnel enseignant soit correctement renseigné sur le sujet, avant que toutes sortes de réponses tordues soient donnés aux élèves à la curiosité inquisitrice.

Dans le cas où le prénom d’un enfant a pu être changé (à grands coups de frais, de dédales administratifs et de publications obligatoires dans les journaux), le marqueur de genre d’un enfant (le petit M ou le petit F sur les cartes et les bulletins, par exemple) demeurera le même jusqu’à ses 16 ans (et tant et aussi longtemps qu’il ou elle n’aura pas été stérilisé.s par le biais d’une chirurgie de réassignation sexuelle [vaginoplastie pour les filles et mastectomie et hystérectomie pour les garçons], selon la loi encore en vigueur [2]). Ainsi, n’importe qui est à même de constater qu’un enfant porte un nom traditionnellement associé à l’autre genre que celui inscrit dans son dossier, et par là, dévoiler son expérience transgenre, ce qui peut être très anxiogène et discriminant pour l’enfant.

Les facteurs d’invisibilité

Une grande partie des enfants trans* ayant transitionné, donc, sont stealth dans la classe : seul.e l’enseignant.e et quelques membres du personnel le savent. Au préscolaire et au primaire, puisque aucun traitement médical n’est encore nécessaire (comme la prise d’inhibiteurs d’hormones ou l’hormonothérapie, qui empêche les enfants trans* de subir une puberté contraire à leurs besoins), aucun recensement officiel n’existe, et aucune donnée précise ne peut déterminer combien d’enfants ayant transitionné sont présentement dans les écoles québécoises. Toutefois, il faut garder en tête trois facteurs d’invisibilité :

  1. N’importe quel enfant pré-pubère peut cultiver une apparence androgyne : un enfant trans* ayant transitionné avant la puberté et ayant adopté une présentation du genre opposé à celui assigné à la naissance est difficilement identifiable, sur le plan de l’apparence, au milieu d’un groupe. Vous ne les verrez pas d’un coup d’oeil, ces bébés pigeons.
  2. En plus d’être un sujet tabou, le transgendérisme chez les enfants est également une source de curiosité intense de la part du public, ce qui fait que les parents, avec l’aide des adultes travaillant avec leur enfant, chercheront autant que possible (et de raison!) à passer sous silence l’expérience de leur enfant lorsqu’en dehors de la sphère privée.
  3. Les enfants transgenres n’ayant pas transitionné ne montrent pas nécessairement de signe d’affinités avec le genre opposé : plusieurs sont des caméléons, et parviennent à dissimuler leur identité de genre par le biais de concessions, de marchandages de genre (porter tel morceau de linge, mais pas un autre) et de subtilité. Ceux-ci n’apparaissent pas nécessairement comme étant non-conformes dans le genre.

Il faut donc comprendre qu’il se peut très bien que vous ayez affaire avec un enfant transgenre, sans même que vous en soyez conscient.e. Il importe donc de prendre conscience de l’oppression que ces enfants vivent, et, de manière générale, tenter d’atténuer la pression que chaque enfant vit par rapport à la conformité au genre assigné à la naissance.

Le prochain billet sera dédié aux clichés qui affectent les enfants transgenres, et leur proposera des alternatives davantage éthique et inclusive.

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(1). Note aux journalistes français surtout, et à certains journalistes québécois : le terme « transsexuel » s’accorde en genre selon l’identité de genre d’un individu. Si celui-ci s’identifie comme homme, on dit « un homme transsexuel », et si l’individu s’identifie comme femme, on dit « une femme transsexuelLE ». Ainsi, l’extrait du journal Métro de ce matin (édition Montréal) est grandement irrespectueux en citant :

Avec la voix que j’ai, on ne me proposera jamais de doubler Leonardo DiCaprio!» lance Alex Perron. Peut-être pas, mais faire la voix du mafioso transsexuel Sally Manero [je souligne], nouveau personnage de la série animée Faut pas rêver? Ah! Ça, c’est parfait.

Et sérieusement, monsieur Perron, une femme trans* n’est pas « un monsieur qui est devenu une femme ». (source de cet horrible article : http://journalmetro.com/culture/427845/alex-perron-prete-sa-voix-a-un-mafioso-transsexuel/ )

(2) L’article 71 du code civil du Québec oblige encore les individus à passer par le bistouri avant de pouvoir changer leur marqueur de genre dans leurs papiers, en plus de rendre obligatoire l’âge et la citoyenneté canadienne. La loi 35, récemment promulguée par l’Assemblée nationale, autorise le Ministère de la Justice à changer ces critères d’admissibilité, qui sont, pour l’instant, encore indéterminés; l’âge demeurera toutefois un de ces critères. Je vous tiens au courant.

Les bébés pigeons (encore) visibles dans la salle de classe

Dans le billet précédent, nous avons vu de quelle manière le genre se construit dans l’enfance, et établi que certains enfants ne se conforment pas aux normes de genre établies. Aujourd’hui, nous explorerons les manières par lesquelles plusieurs de ces enfants parviennent à garder intacte leur expression de genre atypique.

Lorsqu’un enfant présente une expression de genre atypique, ses parents seront placés devant deux options lors de l’entrée à l’école : annihiler ou neutraliser les signes les plus visibles de la non-conformité de genre de l’enfant, ou laisser cet enfant exprimer librement son genre à l’école.

Intégrer les enfants non-conformes dans le genre dans la classe

Dans le cas où les parents acceptent l’expression de genre d’un enfant non-conforme dans le genre, ceux-ci auront à s’assurer que l’enfant en question, en-dehors du giron familial, soit le plus possible en sécurité, en préparant le terrain pour qu’il ou elle soit accueilli positivement dans sa classe. Lorsque l’enfant entre au préscolaire, la construction du genre de ses camarades n’est souvent pas encore tout à fait achevée, et les difficultés rencontrées par les parents d’enfants non-conformes dans le genre ou transgenres sont surtout au niveau des relations avec les enseignants.es et les parents des autres élèves de la classe. (1)

Nombreux parents sont réticents à ce que leurs enfants fréquentent des enfants non-conformes dans le genre – surtout leurs garçons, étant donné l’apparente fragilité de la masculinité et la facilité déconcertante par laquelle il est possible de perdre cette masculinité durement acquise. La construction de la masculinité a fait l’objet d’un très grand nombre de recherches, et bien que les conclusions divergent en fonction de l’importance pour les auteurs que les enfants se conforment à tout prix à leur genre assigné à la naissance ou non, les analyses convergent la plupart du temps vers une reconnaissance du caractère compétitif de la performance de la masculinité. Ainsi, de fréquenter des individus reconnus comme ayant des particularités féminines disqualifie le garçon dans l’atteinte d’un idéal masculin. Il importe donc pour les enseignants.es de désamorcer ce caractère misogyne de la construction de la masculinité, qui s’effectue au détriment de tout ce qui est considéré socialement comme féminin, tant chez les filles que chez les garçons. Certains crieront à la dénaturation du caractère inné du mâle : il apparait donc important ici de comprendre ce comportement de dépréciation du féminin dans un rapport de pouvoir, qui est inhérent à notre société patriarcale qui classe de facto le féminin comme étant inférieur.

Ces parents, donc, dans le confort de leur foyer, pourraient ne pas se gêner pour critiquer les méthodes de parentage des parents d’enfants non-conformes dans le le genre ‒ sans compter les messages genrés que leurs enfants pourraient colporter en classe : combien de fois entendrons-nous en classe les élèves jouer à la police du genre, en remarquant très fort que ce sont des vêtements de filles! ou qu’elle joue à des jeux de garçons! Pour tout cela, la classe apparait rarement comme l’endroit le plus sécuritaire au monde pour les enfants non-conformes dans le genre, et la cour de récréation peut rapidement devenir le dernier lieu ou ceux-ci ont le goût de se trouver. L’enseignant.e doit, pour tout cela, rester à l’affût de situations qui peuvent rapidement devenir oppressantes pour un enfant non-conforme dans le genre.

Subséquemment, les enfants qui expriment leur genre de manière atypique se retrouvent, en entrant à l’école, devant toutes sortes de pressions les urgeant à se conformer. C’est pour cette raison qu’il importe pour les enseignants.es de s’assurer que leur classe soit la plus inclusive possible, que cela passe par l’élaboration d’un code de vie ou par des leçons sur l’empathie, sur le respect des différences ou sur le genre.

Des pratiques pédagogiques inadéquates

Une très grande majorité d’enseignants.es de l’île de Montréal, selon une étude de 2010, se sentent inaptes à parler des questions de genre en classe, principalement par manque de formation. Les questions de genre ont longtemps strictement été comprises à la lumière de la sexualité, et il est donc facile de faire le lien entre la réticence à parler de sexualité au primaire, le manque de formation sur le genre et le fait que les enseignant.e hésitent à aborder ces questions pouvant apparaître très délicates pour certaines familles entretenant des suspicions de proto-homosexualité chez leur progéniture. C’est pourquoi il importe de transformer les pratiques des écoles, et cela ne peut passer que par la sensibilisation, un.e enseignant.e ou un parent à la fois. Trop souvent, les écoles qui adoptent des politiques inclusives, ou les enseignants.es qui changent leurs pratiques pédagogiques le font parce que l’identité ou l’expression de genre d’un enfant les y ont forcés.es, par le biais de l’enfant ou des parents de celui-ci. Ce serait de niveler vers le bas que d’attendre que chaque école ait son élève catalyseur.e de changement : la sensibilisation des enseignants.es à la socialisation de genre et aux questions de non-conformité de genre, de transgendérisme et d’intersexualité doivent devenir un standard. (2)

Les enfants non-conformes dans le genre, comme tous les enfants d’ailleurs, se sentent exclus par des pratiques pédagogiques qui ne les incluent pas. Il est donc absolument nécessaire pour les enseignants.es travaillant avec eux et elles d’user de créativité en veillant à ce que des représentations de personnages au genre atypique soient au menu, tant dans le matériel pédagogique utilisé que dans la littérature jeunesse employée. Les modèles adultes sont primordiaux à l’élaboration de l’identité, et l’absence quasi-totale de modèles non-conformes dans le genre dans les médias fait en sorte que tout ce que les autres enfants présents dans l’environnement de ceux au genre atypique connaitront de cette réalité, ce sera ce que leur enseignant.e leur montrera.

(On notera, d’ailleurs, la critique féministe dénonçant le fait que dans les manuels scolaires, dans lesquels les auteurs.es sont tenus.es par la loi d’inclure un nombre égal d’occurrences de personnages féminins et de personnages masculins, les femmes et les hommes représentés.es sont toujours cisgenres et renforcent la plupart du temps des stéréotypes de genres, les hommes travaillant ou pratiquant des sports, tandis que les femmes travaillent également, mais font dans leurs loisirs des travaux domestiques…)

L’oppression dans la classe au quotidien

De simples habitudes de gestion de classes peuvent s’avérer oppressantes pour les enfants non-conformes dans le genre, transgenres ou intersexes. Le fait de demander aux élèves de se mettre en rang selon leur sexe peut devenir très angoissant pour un enfant s’identifiant fortement du genre opposé à celui assigné à la naissance, et peut devenir une source de ridicule pour celui-ci.

Derrière de petits commentaires semblant inoffensifs, il est aisé pour les enfants ( beaucoup plus aisé qu’on serait porté à le croire! ) de deviner les attentes d’un.e enseignant.e envers un genre, que ce soit les attentes en math et en sport pour les garçons, ou les attentes envers le français, les arts ou l’esthétique pour les filles. Ce qui peut apparaître comme de simples encouragements peuvent servir de puissants renforcements de stéréotypes de genre, et il importe pour l’enseignant.e de savoir reconnaitre de telles situations afin de ne pas les laisser lettres mortes, et de les adresser à toute la classe, par exemple en questionnant les élèves sur la nature du stéréotype ayant été sollicité, et quelle influence de tels stéréotypes peuvent avoir sur leurs camarades.

Les difficultés par rapport à l’intégration des enfants exprimant un genre atypique se dessineront surtout dès le début du deuxième cycle du primaire, lorsque l’appartenance au groupe se fait plus pressante et que le conformisme à la norme est de mise. Les enfants ayant des amis.es qui supportent activement leur expression de genre non-conforme seront les plus à même de passer à travers leur parcours scolaire sans avoir à réprimer leurs préférences et leur individualité. Il est donc important, tant pour les enseignants.es que pour les parents, de sensibiliser l’entourage immédiat de l’enfant non-conforme dans le genre (ainsi que les parents de ses amis.es) sur les questions de genre, de manière à ce que tous soient aptes à célébrer plutôt qu’à tolérer les différentes expressions et identités de genre.

Certains seront portés à arguer que la répression d’un caractère non-conforme chez un enfant est une simple étape du processus de socialisation, et que d’annihiler des comportements jugés socialement inadéquat est naturel. Cela aurait été un raisonnement recevable avant le féminisme : en 2013, il apparait injuste et inéquitable de considérer un certain genre ainsi que toutes ses composantes comme étant plus approprié pour un enfant qu’un autre. Je le répète : des rapports de domination et d’oppression sont en jeu ici, et l’objectif est l’égalité pour tous. Ainsi, de faire de la salle de classe un endroit plus sécuritaire, en encourageant et en célébrant les particularités de chacun, même si cela passe parfois par la reconsidérations de certains schémas sociaux inégalitaires.

Intersectionnalité

Un dernier mot sur les effets de l’intersectionnalité sur la visibilité des enfants non-conformes dans le genre dans la classe du préscolaire et du primaire. Certaines familles vivant des formes d’oppressions particulières, liées à la classe sociale ou à la race par exemple, pourrait avoir beaucoup plus de réticences à ce que leur enfant exprime son genre d’une manière indépendante ou carrément contraire à leurs attentes. La salle de classe peut ainsi devenir un havre de liberté pour ces enfants, en autant que les schémas d’oppression vécus dans la famille ne soient pas reproduits dans celle-ci.

Très souvent, les enfants qui expriment le plus fièrement leur expression ou leur identité de genre non-conformes sont issus de familles jouissant de certains privilèges, ce qui leur permet d’offrir cet espace de liberté à leur enfant. Ainsi on observe que les milieux plus éduqués, particulièrement ceux où la mère détient un diplôme universitaire (eh oui, encore en 2013, entre autres par les incitatifs gouvernementaux et la dévalorisation de l’engagement paternel, c’est encore la mère qui passe le plus de temps auprès des enfants…) et les milieux plus aisés et blancs ont moins de réticences, pour divers facteurs relevant de leurs privilèges sociaux, à ce que leur enfant se présente en classe comme il ou elle est. Le support devra se développer en conséquent. Notons également le facteur de la disponibilité du parent, qui devra inévitablement, s’il ou elle fait le choix de prendre la défense des choix de son enfant, dépenser une somme considérable d’énergie à expliquer à d’autres adultes pourquoi leur enfant ne mérite pas de brimades, mais plutôt un environnement où ils et elles pourront s’épanouir tout en étant heureux.ses et en santé. Allez imaginer.

Les enfants non-conformes dans le genre vivant d’autres formes d’oppression auront souvent à faire le choix difficile, dans la cour de récréation, de leur appartenance ou non à leur communauté d’origine. Ces enfants auront à marchander leur appartenance raciale, ethnoculturelle, religieuse ou économique et à l’accorder avec leur genre. L’oppression que ces enfants peuvent vivre est parfois très lourde, et la pression à se conformer est d’autant plus forte. Les enseignants.es doivent donc redoubler de vigilance et de compréhension face à ces enfants.

Invisibilité et marchandage

Le prochain billet abordera d’abord l’inclusion des enfants transgenres dans la classe, puis l’invisibilité dans la salle de classe des enfants non-conformes dans le genre, transgenres et intersexes, en explorant les mécanismes d’invisibilisation qui sont à l’oeuvre dans la socialisation scolaire. Le marchandage du genre et ses effets seront abordés comme stratégie parentale et enseignante d’inclusion dans la classe.

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(1) Il faut lire à ce sujet l’excellent blogue de Lori Duron, Raising my Rainbow, qui a récemment inspiré un livre du même nom, relatant les aventures de sa famille californienne dont le garçon le plus jeune est non-conforme dans le genre, et qui détaille entre autres la manière dont il est intégré dans sa classe. http://www.raisingmyrainbow.com

(2) Au Québec, l’organisme Enfants transgenres Canada offre des formations au personnel des écoles ainsi qu’aux classes du primaire sur l’identité, l’expression et la présentation de genre. Pour plus d’information : http://www.enfantstransgenres.ca

La Socialisation de genre

Quand je suis emmenée à discuter de non-conformité dans le genre avec des enseignants.es, même ceux et celles ayant accumulé plusieurs dizaines d’années de pratique, c’est toujours le même genre de remémoration : « Ah oui, j’avais ce garçon il y a cinq ans, Un-Tel, il voulait toujours jouer au coiffeur! » ; ou bien « Ma petite Une-Telle, l’an dernier, avec ses cheveux rasés, qui était toujours à bosser tout le monde! ». Ce sont des cas isolés, toujours, et certainement pas la norme, car tous les enfants apprennent à un moment ou l’autre qu’il est préférable pour eux de se conformer aux attentes, par rapport à leur genre assigné à la naissance : c’est ce qu’on appelle la socialisation de genre, que nous explorerons dans ce billet.

On ne les voit pas, mais pourtant, les enfants non-conformes dans le genre sont légions; ils sont simplement invisibilisés dans toutes les sphères de la vie des enfants. Un exemple éloquent : une étude française révélait qu’une majorité de garçons aimait jouer à la poupée, mais qu’une infime minorité osait y jouer en compagnie de quelqu’un d’autre ‒ le plus souvent une soeur (1). La pression et un mélange de gêne, de culpabilité et de honte font en sorte que plusieurs enfants à l’expression ou l’identité de genre atypiques préfèrent garder leurs « secrets » dans le confort de leur chambre à coucher.

Cet article sera divisé en trois billets :

1. La socialisation du genre, dans lequel nous explorerons comment le genre est construit chez les enfants;

2. Les bébés pigeons (encore) visibles dans la salle de classe, dans lequel nous verrons quels sont les besoins particuliers des enfants à l’expression de genre atypiques dans la salle de classe et comment éviter leur invisibilisation;

3. Les bébés pigeons invisibles, finalement, dans lequel sera abordé l’invisibilisation des enfants non-conformes dans le genre et transgenres.

La socialisation de genre

L’intersectionnalité

Les enfants sont socialisés en fonction de plusieurs facteurs, comme la classe, la race ou le sexe, selon des modèles homme / femme, pauvre / riche, blanc / racisé, etc. Les effets combinés de la domination de certains de ces groupes sur d’autres sont considérés comme relevant de l’intersectionnalité, qui désigne la situation d’individus « subissant simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société » (selon Wikipédia). La construction du genre d’un enfant sera inévitablement teinté par les autres facteurs de race et de classe : par exemple, les attentes de genre envers un enfant mâle racisé issu des classes populaires seront très différentes des attentes de genre envers un autre enfant mâle, mais blanc et issu d’une classe aisée.

Pour résumer rapidement une prémisse de base de l’intersectionnalité liée au genre, les attentes d’une communauté envers la conformité de genre d’un enfant augmentent proportionnellement aux oppressions vécues par cette communauté, comme l’oppression raciale, l’oppression sexiste ou encore l’oppression économique. Il est à noter que l’éducation est généralement cruciale dans l’acceptation du genre atypique d’un enfant de la part des parents.

Il importe donc de prendre en compte l’intersectionnalité dans l’étude de la socialisation de genre d’un enfant, puisque les attentes, les permissions ou les attitudes envers un genre donné diffère d’une classe à l’autre, d’une culture à l’autre ou encore selon l’intensité de l’oppression vécue par un groupe d’individus, qui anticipera alors plus ou moins de danger dans l’expression de la non-conformité de genre d’un enfant issu de cette communauté : les parents d’un enfant non-conforme dans le genre issus des classes populaires auront davantage à perdre que les parents d’un enfant non-conforme dans le genre issus des classes aisées, et seront d’autant plus enclins à réduire l’expression de genre de leur enfant au foyer familial, par exemple.

La pression de la conformité

Cela dit, la socialisation de genre d’un enfant commence dès l’échographie : déjà, à l’état de foetus, les parents s’adressent différemment à un enfant encore à naître, employant un ton plus doux et chantonnant pour les foetus femelles que pour les mâles, pour qui on réserve un ton plus fort et rieur. Sachant le sexe de leur enfant, les parents le projète déjà dans l’avenir et lui impose déjà, dans cette imagerie mentale, des normes et des stéréotypes appliqués au sexe de leur enfant. À la sortie du ventre, l’univers de l’enfant est déjà fortement sexué, tant par les jouets qu’on lui offre, par les réactions positives ou négatives face à ses comportements ‒ les mêmes pleurs seront perçus chez un bébé femelle comme étant de la tristesse, alors que si l’enfant a un pénis, les parents y liront de la colère; à peine âgés de quelques jours, on parle aux mâles en donnant davantage de directives, d’ordres, alors qu’on « suggère » au bébé femelle, on lui converse davantage qu’au garçon (2) ‒ par les signaux qu’il ou elle reçoit des rôles parentaux, souvent hétéronormatifs, ainsi que par les messages médiatiques très puissants qu’il reçoit ‒ la plupart des produits culturels illustrant les femmes effectuant des tâches domestiques à l’intérieur, alors que les hommes sont illustrés derrière un bureau ou vaquant à des divertissements à l’extérieur.

Ces fameux comportements innés

Les poupons sont donc bombardés de messages genrés dès leur conception : que ces enfants soient non-conformes dans le genre ou non, la manière dont ils percevront la binarité homme / femme est donc solidement ancrée dans leur « cosmologie », la manière dont ils et elles comprennent le monde. L’argument « biologique » de l’influence de la nature dans la construction du genre est ici difficilement tenable, étant donné la pression énorme que subit l’enfant pour se conformer au genre social typiquement associé à son sexe. D’autant plus qu’aucun neurologue n’ose se prononcer sur le terrain litigieux du sexe des cerveaux : pour un article démontrant que les cerveaux des mâles et des femelles diffèrent, dix étaleront des résultats inverses. Les médias font souvent leurs chous gras d’études prouvant une fois pour toutes que le cerveau des mâles s’identifiant comme garçon et celui des femelles s’identifiant comme filles fonctionnent différemment : quelle surprise, si pendant des années, on les a socialisés différemment, en jouant plus volontiers au ballon avec le mâle et à la dinette avec la femelle! La différence de configuration des cerveaux apparaît comme une évidence, puisqu’on agit différemment, en tant que société, avec les filles qu’avec les garçons.

En ce qui concerne ce faux débat sur le genre des cerveaux, il faut bien comprendre une chose : il est présentement impossible pour la science de prétendre étudier le comportement et la configuration du cerveau d’un enfant « neutre », qui n’aurait pas été influencé par une tonne de pression quant à son genre. Dans tous les cas, le cerveau se sera déjà formé par rapport à des messages qu’on lui aura envoyés, on l’a vu, depuis l’état de foetus. Quant aux tout jeunes enfants qui semblent « naturellement » incarner le genre typiquement associé à son sexe, il faut compter le nombre de fois qu’ils ou elles ont été exposés.es à ces comportements de la part d’adultes, d’enfants plus vieux, de personnages de la télévision, etc. Vous en conviendrez, nous avons davantage affaire à des cas de mimétisme qu’à l’expression « naturelle » d’un quelconque pattern hormonal, sexuelle ou biologique. La pression que les jeunes enfants subissent quant à la construction de leur genre, que ce soit par les tons différents que l’on emploie selon leur sexe ou par les jouets qu’on leur offre ou qu’on leur dénigre, envoient des messages beaucoup plus puissants que nous sommes portés à le croire quant à la place que cet enfant doit occuper dans la société, ainsi que les relations de pouvoir entre mâles et femelles et entre hommes et femmes.

La famille constitue le premier espace de socialisation de genre d’un enfant : s’ensuivent la garderie ou les espaces culturels, dont la télévision est souvent le principal vecteur. L’école demeure toutefois l’espace de socialisation de genre le plus important pour l’enfant, puisque c’est là qu’il ou elle subie le plus de pression à se conformer aux attentes face à son genre assigné à la naissance.

De la binarité des genres au spectre des genres

Les mouvements de reconnaissance de la créativité de genre chez les enfants, souvent constitués de parents supportant l’expression, la présentation ou l’identité de genre de leur enfant, font figures de pionniers dans le domaine, et suivent les précepts de la théorie queer qui comprennent le genre dans un modèle de « spectre » plutôt que dans un modèle binaire. Ainsi, les enfants non-conformes dans le genre, qu’ils s’identifient comme indépendants, fluides, variants ou créatifs dans le genre, se situent simplement quelque part dans ce spectre, entre féminin et masculin, ni l’un ni l’autre ou les deux en même temps, plutôt que cantonné dans un pôle de la binarité.

Malheureusement, on tente encore, à tort ou à raison, d’expliquer l’existence d’enfants non-conformes dans le genre, transgenres ou intersexes par des dérèglements hormonaux ou biologiques ‒ il y a vingt ans, on aurait également ajouté à cette liste les adultes homosexuels et les enfants protogais. Ce raisonnement induit une vision essentialiste, utilitariste et hétéronormative de la nature, c’est-à-dire que le prérequis, l’utilité et la fin de celle-ci dicteraient des comportements et des agencements particuliers, sans quoi la vie serait « contre-nature », un qualificatif qui semble ressurgir en France en cette ère post-mariage-pour-tous. Cette vision est relativement récente dans l’histoire de l’humanité, et peut être assimilée à la volonté intellectuelle et encyclopédique de classer et expliquer l’expérience humaine selon un calcul de « rentabilité » : par exemple, l’invention du concept d’hétérosexualité concorde avec l’apparition des premières manufactures, pour qui la productivité était le principal facteur de détermination de la valeur. Sans productivité, pas de nécessité : on comprend alors que seul l’hétérosexualité est rentable et souhaitable (3). On parle alors d’économie des corps, et tout le monde est touché, d’une manière ou d’une autre ; particulièrement ceux qui ne correspondent pas à l’idée qu’on se fait d’une femelle ou d’un mâle.

L’idée que les enfants doivent se conformer à un genre en particulier est très récente, comme on le verra dans un billet ultérieur. Ce que l’on comprendra aujourd’hui, c’est que cette idée existe, et que très souvent, elle s’adonne bien avec le désir de l’enfant de se conformer à ce que l’on attend de lui, ainsi qu’à son genre d’identification. Mais comme la nature est toute sauf binaire, nombre d’enfants ne cadreront pas tout à fait avec les attentes envers leur genre assigné à la naissance, à divers degrés ( tout comme, d’ailleurs, les organes génitaux des enfants intersexes peuvent ne pas correspondre aux attentes médicales envers un sexe qui leur serait intrinsèquement « véritable »…). Ainsi, que les enfants s’identifient ou non à leur genre assigné à la naissance, la plupart passeront à travers une période d’essai-erreur, avant de bien comprendre les attentes de la société envers leur genre.

Fiou! C’est juste une phase!

Mais le problème, aux yeux d’un large pan de la société, survient lorsque ces attentes ne concordent pas avec les goûts et préférences d’un enfant : l’enfant, adoptant des comportements ou affichant des préférences atypiques à son genre assigné à la naissance, est alors problématisé et observé scrupuleusement ‒ sans parler de l’éventualité où l’enfant s’identifierait carrément au genre opposé à celui assigné à la naissance. Tandis que l’enfant vieillit, il se peut que ces comportements, préférences ou identification s’estompent, souvent sous la pression des parents ou des pairs (car ces enfants ne sont pas dupes : même quand ces comportements sont acceptés ou célébrés, ils sont toujours mis sous le projecteur et présentés comme étant particuliers, originaux ou extravagants. Dans ces cas-là, une décision doit être prise par l’enfant : a-t-il le goût d’être constamment identifié comme étant particulier, original ou extravagant? Nous conviendront que même dans un contexte de renforcement positif, ce rôle peut s’avérer être assez lourd à porter…).

À ce moment-là, les adultes se féliciteront et seront soulagés qu’il ne s’agissait que d’une phase, donnant du crédit à la théorie de la destiné biologique, qui amène tout un chacun à adopter les comportements et préférences « pseudo-naturels » à son sexe, et la fillette rustre et bagarreuse deviendra une véritable petite princesse, et le garçon qu’on considérait autrefois comme étant hypersensible et efféminé agira enfin « comme un vrai petit gars », les traits atypiques ayant été refoulés pour mieux être explorés plus tard par un psychanalyste ou pour se traduire en divers comportements bien plus problématiques, tels que l’anxiété ou la dépression juvéniles, qui pourront se présenter sous forme d’affaissement des résultats scolaires, de perte d’appétit ou d’enthousiasme, de décrochage scolaire, etc (4). Il se peut aussi que l’enfant ait simplement abandonné le combat constant qu’induit l’expression ou la présentation de genre non-conformes dans notre société. Un drapeau blanc, ça se peut. Sinon, il se peut aussi que l’enfant persiste dans ces comportements, préférences et identification : dans ce cas-là, on parlera de non-conformité dans le genre ou de transgendérisme, dans le cas de l’identification au genre opposé à la naissance.

Dès lors qu’un enfant est reconnu dans son expression ou son identité de genre, deux scénarii se dessinent : le premier, plus positif, est celui de l’acceptation, et surtout de la célébration de la part des parents; le deuxième, plus pratique, est celui du marchandage du genre, menant le plus souvent du temps à l’invisibilisation des enfants non-conformes dans le genre.

Nous verrons dans le prochain billet quelles sont les répercussions des choix des parents, et comment travailler à éviter l’invisibilité des bébés pigeons.

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(1) Brougère, G., « Les Expériences ludiques des filles et des garçons », in Lemel, Y., Roudet, B., Filles et garçons jusqu’à l’adolescence. Socialisations différencielles, Paris, L’Harmattan, 1999.

(2) Cromer S., Dauphin S., Naudier D., « L’enfance, laboratoire du genre. Introduction », Cahier du genre, 49 (2), 2010

(3) Je vous recommande de lire Foucault à ce sujet. Tout Foucault. L’été, ça sert à ça : lire tout Foucault.

(4) Voir le rapport éclairant de Line Chamberland et al. : La Transphobie en milieu scolaire (2011), produit par la Chaire de recherche sur l’homophobie.