Rentrée : Faites deux rangs droits!

         Durant la semaine, je vous inviterai à vous pencher sur certaines pratiques de gestion de classe qui sont susceptibles d’opprimer des enfants déjà invisibilisés et délégitimés par les discours ambiants.

         Les rangs. Il s’agit certainement de l’exemple par excellence d’une pratique de gestion de classe qui parait anodine pour n’importe qui ne s’étant jamais questionné sur son identité de genre. Toutefois, pour les jeunes trans ou ceux qui sont encore en questionnement, le simple fait de devoir se mettre en rang devient rapidement anxiogène.

         Lorsque je mentionne cette problématique, on me fait souvent de gros yeux : personne, aucun élève n’a jamais remis en question cette pratique ancestrale. Pourquoi alors s’en départir? Pourquoi défaire une habitude solidement ancrée dans la pratique? C’est, disons-le d’emblée, ne pas prendre conscience de ses privilèges. En tant que personne cisgenre (dont le genre d’identification est le même que celui assigné à la naissance), ces questions peuvent paraître légitimes, car au niveau sociétal, on est habitué de ne pas voir ce qui sort de la binarité femme/homme, spécialement chez les enfants et d’autant plus lorsqu’on parle d’identité de genre, qui est pour ainsi dire invisible à l’oeil nu.

         Pourtant, ces questions ne se posent pas lorsqu’on a conscience que ce type de pratiques de gestion nie la possibilité qu’il y ait des enfants qui ne soient ni fille, ni garçon, un peu ou beaucoup des deux, d’un autre genre que celui assigné à la naissance… Déjà invisibilisé.e.s, marginalisé.e.s ou encore en questionnement, ces jeunes ne seront certainement pas celles et ceux qui vous feront part de leur malaise lorsque vous les classerez selon leur genre assigné à la naissance.

         Les rangs sont bien sûr un exemple parmi tant d’autres : on pourrait mentionner les équipes de filles et de garçons, la classification selon le genre assigné à la naissance (dans les travaux, les portfolio, que sais-je..), l’emplacement dans la classe… En fait, tout ça contraint le corps à se positionner selon son genre assigné à la naissance.

         Ayant moi-même enseigné au primaire, je peux aisément concevoir l’aspect pratique de recourir au genre assigné à la naissance pour classifier les élèves. La socialisation de genre (voir mon billet à ce sujet) fait en sorte que les garçons sont poussés à être plus turbulents ou visibles et les filles, à se conformer davantage aux exigences de l’institution (un billet à propos de ce sujet précis sera publié sous peu). Ainsi, on se retrouve dans un cercle vicieux dans lequel les besoins spécifiques des enfants assignés garçons contrôlent l’agenda, la disposition spatiale et physique et les routines de la classe (la même chose pour la cour de récréation, mais c’est une problématique différente).

         Le dilemme est alors le suivant : comment intégrer nos bébés pigeons, soit celles et ceux qui sont invisibilisés par les prérogatives de l’hégémonie masculine qui trouve profit (par le biais de sanctions moussant leur virilité et leur domination sur la classe et par la démonstration de leur pouvoir sur l’autorité) dans la division genrée des tâches, de l’espace et des corps, tout en préservant l’harmonie dans la classe?

         Le classement selon le genre est une pratique de gestion qui délégitimise tout ce qui n’entre pas dans la binarité femelle/fille/féminine et mâle/garçon/masculin. Évidemment, l’effort de classer selon des particularités qualitatives (le niveau d’écoute, par exemple) exige un plus grand engagement de la part de l’enseignant.e. Toutefois, cela permet de mettre un frein à la construction des expressions de genre hégémoniques, qui se construisent en premier lieu aux dépens de celles qui ne correspondent pas aux modèles sociaux dominants et en second lieu par le biais d’une hiérarchisation des identités et des expressions au sein des groupes filles et garçons.

         Je vous encourage donc à user de créativité lorsqu’il sera question de faire des rangs, cette année. Qu’est-ce que ça enlève au groupe, de former des lignes selon la couleurs des chaussures ou des yeux? Au pire, c’est plus rigolo ; au mieux, cela n’efface aucune identité ou expression qui se définierait en dehors de la binarité fille / garçon.

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2 réflexions sur “Rentrée : Faites deux rangs droits!

  1. Anne-Renaud dit :

    Je suis d’accord avec le propos mais… hem, il y a encore beaucoup d’écoles qui forment les rangs par genre? À mon souvenir c’était soit simplement deux par deux (le plus rapidement possible, évidemment) ou en ordre de taille. Et, c’était il y a plus de vingt ans. Depuis, j’ai travaillé avec 4 commissions scolaires et je n’ai jamais vu de rangs par genre… Êtes-vous du Québec?

    • Bonjour,

      J’ai travaillé dans plusieurs écoles tant au Québec qu’au Yukon, et je peux vous assurer que c’est encore une réalité très présente!

      Autrement, comme l’article le mentionne, les rangs ne sont qu’un exemple parmi tant d’autres.

      Au plaisir et en espérant vous relire,

      Sophie

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