L, G, B, T, Q, I : Des adjectifs ou des noms?

Il est d’usage d’utiliser des caractéristiques secondaires comme des noms. Mais est-ce véritablement une bonne idée? Peut-on dire «un gai, une lesbienne, un.e trans, un.e intersexe» comme on dit «un homme» ou «une femme»?

L’objet de mon propos est que d’utiliser ces caractéristiques comme des noms participe à un processus de déshumanisation et d’autrisme d’abord imposé par les groupes dominants. En effet, en parlant des orientations sexuelles minoritaires, des identités de genre autres que celles assignées à la naissance ou des caractéristiques génitales minoritaires, sommes-nous en train de référer à des groupes humains spécifiques ou à des gens d’horizons et d’expériences diverses dont les caractéristiques de genre, de sexe et de sexualité s’adonnent être non-conformes à la norme?

Ces caractéristiques sont souvent celles qui feront en sorte que les individus dont le corps en est marqué soient placés en marge de la société ou recevront un traitement différent. Placer d’emblée ces caractéristiques en tant que fondement de l’identité et de la reconnaissance d’une personne («LE gai», «LA trans», etc…) ne rend pas compte de la complexité de l’individu et de ses multiples facettes. Si l’on prend le cas des médias, par exemple, les membres des minorités de genre, de sexe et d’orientation sexuelle sont constamment «rendus autres» et délégitimés en tant que personnes lorsque leur humanité est réduite à leur différence avec la majorité.

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Reconnaître que ces caractéristiques ne constituent pas l’essence de l’identité d’un individu passe par l’utilisation de ces caractéristiques comme des adjectifs. Les personnes trans; les individus gais; les gens intersexes. D’autant plus qu’en ce qui concerne les gens qui s’identifient d’un genre autre que celui assigné à la naissance, les termes «trans», «transgenre» ou «transsexuel.le» sont souvent utilisés carrément comme synonyme de «femme» ou «homme», ce qui est ultimement invisibilisant pour les personnes trans qui voient leur identité de genre confondue avec leur expérience d’être mésassignées à la naissance.

Un mot à propos de l’auto-identification 

Il faut toutefois absolument reconnaître le droit des gens à l’auto-identification. Les différentes oppressions vécues par les minorités évoquées plus haut font en sorte que l’identification à une ou des causes ou à un groupe peut être plus ou moins importante d’un individu à l’autre. Il est cependant nécessaire, lorsqu’on évoque des communautés ou des groupes humains aux caractéristiques de genre, de sexe et d’orientation sexuelle minoritaires, de ne pas leur imposer une identité qui pourrait potentiellement être contraignante, particulièrement lorsque la personne qui parle ou qui écrit ne fait pas partie de ces groupes.

Le Cissexisme en milieu universitaire

(Article d’abord publié dans l’agenda associatif de l’UQAM. À l’équipe de l’agenda : super beau travail!)

 

Le cissexisme désigne le biais favorable des institutions et de la société envers les individus qui s’identifient au genre qui leur a été assigné à la naissance (cisgenres), au détriment des individus s’identifiant à un genre autre que celui assigné à la naissance (trans*). Le terme « cissexisme » renvoie à celui couramment utilisé de transphobie, terme qui oblitère toutefois les micro-agressions et l’invisibilité structurelle dont sont victimes les personnes trans*, choses auxquelles la notion de cissexisme entend pallier en dénonçant les privilèges pris pour acquis que s’arroge la majorité cisgenre. En milieu universitaire, le cissexisme s’articule de plusieurs manières, particulièrement en ce qui concerne certains comportements administratifs, collectifs et individuels.

Au niveau administratif, le fait de considérer le genre assigné à la naissance comme une donnée publique cause un grave préjudice à la communauté trans*. En effet, chaque administrateur.trice pouvant avoir accès à une donnée telle que le genre assigné à la naissance est susceptible de la divulguer, tout comme le marqueur de sexe figurant dans le code permanent peut se révéler être diffamant pour une personnes trans* : celui-ci fait en sorte que, par exemple, le simple acte de montrer sa carte étudiante pour obtenir un service (bibliothèque, impression, audio-visuel…) peut devenir un moment des plus anxiogènes pour une personne trans*. La stricte utilisation du prénom légal, qui peut ne pas correspondre au prénom usuel ou à l’identité des personnes trans*, est une barrière administrative qui est imposée aux personnes trans* sans que cela ne soit absolument nécessaire et qui rend chaque liste d’étudiant.e.s potentiellement dangereuse pour ces individus.10646720_1463555270585992_4799607728092839841_n

À un niveau plus collectif ou individuel, le fait de prendre pour acquis que chacun s’identifie au genre qui lui a été assigné à la naissance est un bon exemple de cissexisme. Il ne s’agit pas d’un droit, pour les personnes cisgenres, de savoir si une personne est transgenre ou non : en assumant que chacun est cisgenre jusqu’à preuve du contraire, la collectivité contribue à l’invisibilité et à la stigmatisation des personnes trans*. Aussi, le fait de considérer le sexe anatomique comme étant une donnée fiable pouvant déterminer le comportement et l’identité des individus est discriminant et cissexiste, puisque la seule existence de personnes trans* devrait convaincre que ce ne sont pas toutes les femmes qui ont une vulve et que ce ne sont pas tous les garçons qui ont un pénis. Le reconnaître, c’est intégrer les personnes trans* dans la collectivité sans que cela cause préjudice à qui que ce soit.

Au sein même de ce qu’il est convenu d’appeler les communautés LGBT, les personnes trans* peuvent être victimes de cissexisme. Le transgendérisme y est encore souvent perçu comme une forme « extrême » d’homosexualité, et il n’est pas rare de le voir traité comme étant une « orientation sexuelle » (alors qu’il s’agit d’un parcours ou d’une expérience), ce qui invalide à la fois la sexualité des personnes trans* — qui peuvent aussi bien être hétérosexuelles qu’homosexuelles, bisexuelles, pansexuelles, etc — que leur identité. Il est du ressort de chaque individu de faire du milieu scolaire un espace plus sécuritaire et accueillant pour les personnes trans*, en désamorçant les mécanismes d’invisibilisation de l’expérience trans* et en faisant de celle-ci une expérience toute aussi valide que l’expérience cisgenre.

Discours des profs : Inclure pour ne pas invisibiliser

[Edit : Je me rends compte que je parle de tout cela sans mentionner la première étape vers un discours inclusif : inclure le féminin. Comme dans «des élèves intelligents et intelligentes». Tout les constats de cet article s’appliquent à la féminisation des termes. Non, le masculin n’inclut pas le féminin, car le masculin n’est pas universel. Le masculin ne fait que prendre toute la place.]

Nous avons parlé, plus tôt dans la semaine, de quelle manière les pratiques de gestion de classe invisibilisaient plusieurs enfants et les délégitimaient dans leur existence propre. Nous parlerons, aujourd’hui, de l’invisibilisation des personnes intersexes (dont l’apparence des organes génitaux internes ou externes est jugée «ambigue» par les corps médical et social) ou trans (dont le genre d’identification est différent du genre assigné à la naissance) par le discours.

Par discours, j’entends tout ce qui est induit lorsqu’une personne – en l’occurence, ici, l’enseignant.e – prends la parole. Car à travers chaque intervention, il y a de l’éducation, qu’elle soit consciente ou non. S’il est répété innocemment, par exemple, que les garçons sont plus turbulents, cela devient une vérité, qu’elle soit fondée ou non.

Or, lorsque des groupes ou des communautés sont constamment effacées du discours, au contraire, elles n’existent simplement pas dans la connaissance. C’est en disant, en énonçant qu’on fait advenir. L’existence de certaines personnes en tant que personnes humaines n’est légitimée que lorsqu’elle est sanctionnée par le discours, et cela est particulièrement vrai dans un contexte scolaire.

Les sexes

On nous répète toute notre vie qu’il n’existe que deux «sexes véritables», mâle et femelle, dont la nature ne se concrétise qu’en les opposant et en les conceptualisant comme étant «contraires» l’un à l’autre. Ainsi, tout ce qui se trouve en-dehors de cette dichotomie ne peut être qu’un «entre-deux», un «mélange» ou un «moitié-moitié» seulement définissable en relation avec les deux opposés (mâle ou femelle). Je parle ici de la vision binaire des sexes qui confine les personnes intersexes dans une classification d’être incomplet, inachevé, mélangé ou, du moins, devant être «réparé» pour atteindre à la plénitude de l’expérience proprement humaine.4837534

Il est crucial d’adopter, dans nos discours, des expressions qui cessent d’invisibiliser les personnes intersexes. Insinuer qu’il n’existe que deux vraies et légitimes possibilités d’apparence génitale, c’est au mieux mentir aux enfants, au pire leur enfoncer une vision binaire de la diversité des corps dans la tête.

Quand on parle des concepts de mâle et de femelle, est-ce vraiment tant demandé que d’inclure tous les autres, par le fait même? Ne pas le faire, ce serait comme de dire que ce qui n’entre pas dans ces catégories ne mérite pas d’être cité.

De prendre le pli d’inclure les personnes intersexes dans l’omniprésent discours sur la prétendue binarité des sexes nécessite certainement de la sensibilisation et de la déconstruction d’habitudes longuement acquises. Toutefois, les bénéfices que la classe en retirera sont incalculables.

L’identité de genre

Il est révolu le temps où l’on pouvait prétendre à l’objectivité en énonçant que « toutes les filles ont des vulves et tous les garçons ont des pénis ». Si les garçons ont des pénis, c’est que d’autres, parents ou medecins, ont dit d’eux, à la naissance, qu’ils étaient des garçons parce qu’ils ont un pénis, et pareil pour les enfants qu’on assigne «fille» à la naissance. La majorité des enfants vont s’identifier à cette assignation, tandis que d’autres, non.

Il importe, comme pour les personnes intersexes, de ne pas considérer les personnes trans simplement comme des «exceptions». Les unes comme les autres participent au même système qui crée une norme, et c’est précisément cette norme permettant d’assumer que les personnes vont nécessairement s’identifier du genre assigné à la naissance qu’il faut problématiser, afin d’assurer la légitimité de l’existence des personnes trans. Oui, la plupart des enfants assignés filles vont s’identifier à un modèle de genre qui préconise de jouer avec des poupées; oui, la plupart des enfants assignés garçons vont s’identifier à un modèle de genre qui préconise de jouer avec des petites autos. Toutefois, tout comme on ne va pas dire que l’humanité entière est urbaine parce que la majorité vit dans les villes, on ne peut pas invisibiliser les personnes qui ne s’identifient pas au genre assigné à la naissance sous prétexte que la majorité vont s’y identifier.

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L’autrisme

Considérer les enfants trans ou intersexes comme étant des exceptions à la norme, plutôt que des possibles à l’intérieur d’un spectre, participe à un processus d’autrisme, qui, à défaut d’invisibiliser, fait de leurs corps et de leur expérience des «catégories autres». Ces «catégories autres» problématisent et déshumanisent, en n’énonçant pas spécifiquement leur appartenance au même système qui crée les «catégories principales» (mâle ou femelle, enfant assigné fille ou garçon dans ces cas-ci). Ainsi, en parlant des personnes intersexes ou trans comme étant des «exceptions», on participe en fait à accorder une plus grande légitimité aux identités et aux corps dominants.

Pour aller plus loin…

Toutes les occasions sont bonnes pour faire de situations problématiques des moments d’éducation. Utilisez une phrase invisibilisante envers les personnes intersexes ou trans, dans un livre ou dans un manuel scolaire, pour mentionner l’existence d’autres groupes minoritaires. Il est même grandement conseillé d’utiliser ce genre de catalyseur pour aborder en classe le sujet de l’invisibilité de ces mêmes groupes.

Si un enfant utilise des expressions oppressantes ou invisibilisantes pour ces mêmes groupes, il est important de revenir sur ce qui a été dit de problématique, même s’il s’agit d’un discours social ambiant majoritaire. Le fait que ce n’est pas tout le monde qui concède l’existence même des personnes intersexes ou trans ne devrait pas subjectiver cette existence à une opinion.

Les personnes intersexes et trans n’ont pas besoin de l’opinion de la majorité pour exister. Elles existent, et cela devrait suffire pour qu’on les mentionne.

Rentrée : Les Lieux ségrégés selon le genre

Comment faire d’une école un espace inclusif et sécuritaire pour tous et toutes? Aller voir du côté des lieux ségrégés selon le genre.

Dans les écoles primaires du système public québécois, on fait généralement référence, par cette expression, aux toilettes et aux vestiaires. Toilettes des filles, des gars; vestiaires des filles, des gars. Ce sont des lieux excessivement anxiogènes pour les jeunes trans, non-conformes dans le genre ou celles et ceux qui ne sont simplement pas au sommet de la chaîne alimentaire des genres. Les tactiques d’évitement des lieux ségrégés font en sorte que l’expérience scolaire s’en trouve grandement affectée, et il importe donc d’agir pour faire de ces endroits des espaces inclusifs et sécuritaires pour tous et toutes.

Tout d’abord, nous nous demanderons : pourquoi ça existe, des lieux ségrégés? La sagesse populaire propose deux raisons principales.

  1. Réduire les contacts physiques et intimes [hétéros]. Il s’agit d’une raison foncièrement hétérosexiste, qui présuppose tout un chacun comme étant hétérosexuel.le et attiré.e par les individus du genre “opposé”(1). S’il s’agissait vraiment d’une raison recevable, on en concluerait que les enfants homosexuel.le.s ou proto-homosexuel.le.s devraient plutôt fréquenter l’autre vestiaire, et conséquemment, qu’on devrait faire un vestiaire pour les individus androphiles (attiré.e.s par les garçons) et un autre pour les individus gynéphiles (attiré.e.s par les filles).

Pourquoi pas?

Pour répondre à cette question, je vous invite à considérer deux éléments :

– La «transpanic» [«panique trans»] des médias causée par des fillettes trans demandant l’accès aux lieux ségrégés des filles, alors que vous ne verrez que très peu de médias s’intéresser à un garçon trans demandant l’accès aux toilettes ou aux vestiaires des garçons (bien que ces lieux demeurent dangereux pour plusieurs garçons trans). Pourquoi Coy Mathis a été dépeinte en monstre, tandis que Ryland Whittington l’a été en héros?

– La latitude des établissements en ce qui concerne la possibilité pour une personne en charge assignée ou identifiée comme femme de pénétrer dans les lieux ségrégés des garçons, alors que le contraire est inimaginable. Un homme dans le vestiaire des filles? Jamais de la vie.

Alors à la question à savoir pourquoi ne pas plutôt faire des lieux ségrégés selon l’attirance romantique ou sexuelle, la réponse est simple : c’est que nous nageons en pleine culture du viol. On empêche systématiquement les individus assignés garçons à la naissance de pénétrer dans les vestiaires et les toilettes des filles, non pas par calcul pratique ou par soucis administratif, mais par crainte du viol. C’est, entre autres, cette culture du viol qui crée des espaces ségrégés dans les écoles primaires, et entre vous et moi, c’est vachement problématique.

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  1. Policer les corps et permettre une surveillance plus efficace. Bien entendu, de mettre toutes les filles et tous les garçons dans de grandes salles distinctes, c’est plus simple, administrativement parlant, pour contrôler et gérer une classe surpeuplée d’une trentaine d’enfants grouillants. Mais les enjeux sont plus grands qu’il n’y parait.

Le concept du Panoptique(2)  tel qu’avancé par Foucault nous sera utile pour comprendre de quelle manière des lieux communs et ségrégés selon le genre servent à l’économie des corps et à les policer. Parce qu’en répétant l’inclusion et l’exclusion de certains lieux, on contribue à cette économie des corps, des corps qu’on valorise ou dévalorise selon des standards établis simultanément en-dehors et à l’intérieur du lieu ségrégé.

Les injonctions sur les corps sont rendues possible à la fois par les pairs et par les personnes en charge. Les premiers.ères sont juges et acteurs.trices dans le jeu de l’acceptable et de l’inacceptable en ce qui concerne l’apparence physique et l’expression de genre; les seconds sont les «gatekeepers», les gardien.ne.s de la porte, qui décident qui peut entrer dans les lieux ségrégés.

Les lieux ségrégés sont, très souvent, de grandes aires ouvertes qui permettent, en un coup d’oeil, de balayer la place du regard. On retrouve ici tout l’esprit du Panoptique, cette prison idéale servant à contrôler et discipliner efficacement les corps et en faire l’économie – entendre par là de les objectifier et en faire l’instrument d’un calcul social.

 

«C’est bon, je reconnais que la simple idée de vestiaires et de toilettes ségrégés est louche. Maintenant, on fait quoi?»

Il m’a été donné de visiter et de travailler dans plusieurs écoles ou établissements qui proposaient des alternatives très viables, concernant le décloisonnement des lieux ségrégés. Ces initiatives doivent rejoindre certains buts :

– Que les jeunes ne s’identifiant pas dans la binarité femelle/fille/féminine/androphile ou mâle/garçon/masculin/gynéphile s’y sentent les bienvenu.e.s;

– Que la sexualité des jeunes ne soit pas induite ou supposée dans les choix de cloisonnement;

– Que la culture du viol n’excuse aucun choix de cloisonnement fait dans une logique de «sécurité»;

– Que l’accessibilité aux lieux ouverts aux personnes ne s’identifiant pas dans la binarité femelle/fille/féminine ou mâle/garçon/masculin ne soit pas perçu comme une tactique de marginalisation (faire de la toilette de l’infirmerie une «toilette non-genrée», par exemple).

Pour citer quelques exemples d’actions concrètes que j’ai pu voir à l’oeuvre, notons l’installation de toilettes non-genrées ou neutres, la conversion d’un local en vestiaire non-genré ou neutre, l’absence de toilettes genrées au profit d’une multitude de cabines individuelles sans genre (servant aussi de vestiaire). Là ou il y a de la volonté, il y a des solutions!

 

Ségrégation et non-mixité

Un dernier mot pour mentionner que le fait de s’opposer à la présence de lieux ségrégés selon le genre ne signifie pas être contre la non-mixité. La ségrégation de genre induit une forme de pouvoir coercitif qui légitimise et privilégie certaines identités et expressions de genre au détriment d’autres. La non-mixité demeure certainement envisageable en certaines circonstances, mais on peut toutefois s’interroger sur la pertinence d’en faire un dogme et une norme dans le contexte d’une école primaire.


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(1) Je vous reviendrai bientôt avec une analyse approfondie de cette définition problématique de l’hétérosexualité. Laissez-moi seulement vous dire qu’il faut avoir une vision minimalement étriquée de la réalité pour voir dans les genres féminins et masculins des genres “opposés”, donc contraires.

(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Panoptique

 

Rentrée : Faites deux rangs droits!

         Durant la semaine, je vous inviterai à vous pencher sur certaines pratiques de gestion de classe qui sont susceptibles d’opprimer des enfants déjà invisibilisés et délégitimés par les discours ambiants.

         Les rangs. Il s’agit certainement de l’exemple par excellence d’une pratique de gestion de classe qui parait anodine pour n’importe qui ne s’étant jamais questionné sur son identité de genre. Toutefois, pour les jeunes trans ou ceux qui sont encore en questionnement, le simple fait de devoir se mettre en rang devient rapidement anxiogène.

         Lorsque je mentionne cette problématique, on me fait souvent de gros yeux : personne, aucun élève n’a jamais remis en question cette pratique ancestrale. Pourquoi alors s’en départir? Pourquoi défaire une habitude solidement ancrée dans la pratique? C’est, disons-le d’emblée, ne pas prendre conscience de ses privilèges. En tant que personne cisgenre (dont le genre d’identification est le même que celui assigné à la naissance), ces questions peuvent paraître légitimes, car au niveau sociétal, on est habitué de ne pas voir ce qui sort de la binarité femme/homme, spécialement chez les enfants et d’autant plus lorsqu’on parle d’identité de genre, qui est pour ainsi dire invisible à l’oeil nu.

         Pourtant, ces questions ne se posent pas lorsqu’on a conscience que ce type de pratiques de gestion nie la possibilité qu’il y ait des enfants qui ne soient ni fille, ni garçon, un peu ou beaucoup des deux, d’un autre genre que celui assigné à la naissance… Déjà invisibilisé.e.s, marginalisé.e.s ou encore en questionnement, ces jeunes ne seront certainement pas celles et ceux qui vous feront part de leur malaise lorsque vous les classerez selon leur genre assigné à la naissance.

         Les rangs sont bien sûr un exemple parmi tant d’autres : on pourrait mentionner les équipes de filles et de garçons, la classification selon le genre assigné à la naissance (dans les travaux, les portfolio, que sais-je..), l’emplacement dans la classe… En fait, tout ça contraint le corps à se positionner selon son genre assigné à la naissance.

         Ayant moi-même enseigné au primaire, je peux aisément concevoir l’aspect pratique de recourir au genre assigné à la naissance pour classifier les élèves. La socialisation de genre (voir mon billet à ce sujet) fait en sorte que les garçons sont poussés à être plus turbulents ou visibles et les filles, à se conformer davantage aux exigences de l’institution (un billet à propos de ce sujet précis sera publié sous peu). Ainsi, on se retrouve dans un cercle vicieux dans lequel les besoins spécifiques des enfants assignés garçons contrôlent l’agenda, la disposition spatiale et physique et les routines de la classe (la même chose pour la cour de récréation, mais c’est une problématique différente).

         Le dilemme est alors le suivant : comment intégrer nos bébés pigeons, soit celles et ceux qui sont invisibilisés par les prérogatives de l’hégémonie masculine qui trouve profit (par le biais de sanctions moussant leur virilité et leur domination sur la classe et par la démonstration de leur pouvoir sur l’autorité) dans la division genrée des tâches, de l’espace et des corps, tout en préservant l’harmonie dans la classe?

         Le classement selon le genre est une pratique de gestion qui délégitimise tout ce qui n’entre pas dans la binarité femelle/fille/féminine et mâle/garçon/masculin. Évidemment, l’effort de classer selon des particularités qualitatives (le niveau d’écoute, par exemple) exige un plus grand engagement de la part de l’enseignant.e. Toutefois, cela permet de mettre un frein à la construction des expressions de genre hégémoniques, qui se construisent en premier lieu aux dépens de celles qui ne correspondent pas aux modèles sociaux dominants et en second lieu par le biais d’une hiérarchisation des identités et des expressions au sein des groupes filles et garçons.

         Je vous encourage donc à user de créativité lorsqu’il sera question de faire des rangs, cette année. Qu’est-ce que ça enlève au groupe, de former des lignes selon la couleurs des chaussures ou des yeux? Au pire, c’est plus rigolo ; au mieux, cela n’efface aucune identité ou expression qui se définierait en dehors de la binarité fille / garçon.

Rentrée : Faire de la classe un lieu inclusif pour tous les genres

          La rentrée approche à grands pas, et tandis que la plupart sont fébriles, d’autres vivent une anxiété innommable à l’idée de devoir remettre un masque pour toute une année scolaire.

          Et c’est une parfaite occasion pour rappeler la raison pour laquelle mon blogue porte ce nom. On parle de plus en plus de bébés pigeons pour expliquer l’invisibilité des enfants non-conformes dans le genre et transgenres. Vous avez sans doute déjà vu un pigeon. Eh bien, avez-vous déjà vu un bébé pigeon? Non? Pourtant, il doit bien y en avoir!

          Une très grande majorité d’éducateurs.trices sont peu informés, voire pas du tout, au sujet de l’atypicalité dans le genre. On a l’impression que cela ne touche qu’une infime partie de la population : cela est dû, en grande partie, au fait que les enfants non-conformes dans le genre et transgenres sont invisibles, étant donnée la pression sociale à se conformer au genre assigné à la naissance.

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           La salle de classe est un vecteur de conformisme puissant. En effet, en plus des efforts de plusieurs éducateurs.trices et enseignant.e.s pour que les enfants s’identifient à un modèle de genre binaire (rangs de garçons et de filles, vestiaires et toilettes genrés, équipes de filles ou de garçons…), il faut ajouter à cela la pression des paires, des polices du genre autonomes sévissant dans chaque salle de classe et dans chaque cour d’école.

          N’attendez pas d’avoir un.e élève qui exigera qu’on respecte son expression ou son identité de genre avant de faire de la salle de classe un espace sécuritaire pour chaque enfant. Cela demande un courage et une confiance énorme, pour un.e élève, de confronter toutes les idées reçues et s’affirmer de cette manière, d’autant plus que les enfants non-conformes dans le genre et transgenres, dû à la stigmatisation et à l’invisibilisation qu’elles et ils vivent, sont parmi les plus à risque de vivre de l’anxiété ou de la dépression en milieu scolaire pouvant mener à de moins bons résultats ou à des troubles du sommeil et de l’alimentation*.

          En cette rentrée, j’invite tou.te.s celles et ceux qui oeuvrent de près ou de loin dans le domaine de l’éducation à porter une attention particulière à faire une place aux enfants qui ne s’identifient pas au modèle binaire garçon masculin / fille féminine, que vous les voyiez ou non. Car ces enfants, comme les bébés pigeons, ne sont visibles que lorsqu’on accepte d’emblée leur présence.

***

          Durant la semaine, je vous inviterai à vous pencher sur certaines pratiques de classe qui sont susceptibles d’opprimer des enfants déjà invisibilisés et délégitimés par les discours ambiants. Nous étudierons entre autres (notez que cette liste est sujette à changements sans préavis selon mon humeur) : les rangs ; l’hégémonie masculine dans la classe ; les cases autres que M ou F ; l’inclusion dans le discours ; la représentation des minorités de genre ; la légitimisation de tous les types de corps.

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*Chamberland, Line, Alexandre Baril et Natalie Duchesne. 2011. La transphobie en milieu scolaire au Québec, Rapport de recherche, Montréal, Université du Québec à Montréal.

Assignée garçon : le webcomic!

L’été tire à sa fin, et après une retraite dans les bois bien méritée, je reviens en force sur mon blogue!

Tout d’abord, laissez-moi vous présentez ma nouvelle bande dessinée en ligne, que j’ai concoctée pendant mes vacances : Assignée garçon!

Elle sera diffusée sur http://assigneegarcon.tumblr.com

Voici donc, en primeur, la première planche. On se rejase à la rentrée!

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La reconnaissance des différents corps, parcours et expériences des personnes trans* dans le discours populaire

Les personnes ayant un parcours trans* intéressent le public depuis des décennies. Toutefois, il est rare que leur expérience soit rapportée au public par des personnes ayant elles-mêmes un parcours trans*, définissant le corps, l’expérience et le parcours des personnes concernées selon une compréhension binaire et hétérosexiste. Cet article se veut une introduction et un guide à l’intention de celles et ceux qui s’intéressent aux différents enjeux liés à ces individus, qu’elles et ils oeuvrent dans le domaine médiatique, culturel ou communautaire.

1. “Changer de sexe” : pas pour toutes les personnes trans*

Chaque expérience, chaque corps et chaque parcours sont différents. Ainsi, il est périlleux de simplifier les parcours trans* à la seule expression ‘’changer de sexe’’. Il se peut que certaines personnes réfèrent effectivement à leur parcours particulier avec cette expression : pour d’autres, celle-ci pourrait ne rien vouloir dire.

Comme le sexe réfère à l’anatomie et au statut médico-légal, cette expression invisibilise les personnes ayant un parcours trans* qui ne désirent pas avoir recours à quelque chirurgie que ce soit et qui ne vivent aucune dysphorie génitale (le sentiment d’inadéquation entre les organes génitaux perçus et ceux vécus). Aussi, cette expression peut devenir très litigieuse, induire en erreur et créer un sentiment de peur inutile lorsque appliquée à des enfants ayant un parcours trans*.

2. Le parcours est trans*, mais l’identité peut-être pas

Les termes trans* et transgenre sont d’abord des adjectifs, c’est-à-dire qu’ils décrivent un parcours qui est majoritairement le suivant : 1. Assignation d’un genre à la naissance; 2. Identification à un genre autre que celui assigné à la naissance.

Comme le genre se définit, dans notre société, selon un spectre allant d’un extrême féminin à un autre extrême masculin, il est possible de s’identifier sur n’importe quel point du spectre, voire même en-dehors. Toutefois, comme les termes trans* et transgenres définissent en premier lieu et de manière générale un parcours (d’un point à un ou plusieurs autres), ils ne peuvent donc être considérés eux-mêmes comme des identités de genre. C’est pour cela qu’on préfèrera les utiliser d’abord comme adjectifs. (une personne trans*, l’enfant trans*, le parcours trans*…)

Il faut cependant noter que pour plusieurs personnes ayant un parcours trans*, l’identification à la sous-culture trans* ou transgenre peut être assez grande pour s’identifier comme tel. L’important, ici, est de ne pas contribuer à l’invisibilisation de celles et ceux ne s’identifiant pas ou peu à cette sous-culture, en évitant de dire uniformément “le ou la transgenre” ou en imposant une “transidentité” commune.

3. Le corps des personnes ayant un parcours trans* leur appartient

La pression sociale ne régule pas seulement les genres, mais également les corps. Aussi, le discours sur le corps des personnes ayant un parcours trans* doit être très scrupuleusement analysé pour éviter les pressions énormes que les personnes trans vivent pour conformer leur corps aux attentes de la société.

Car si cette dernière affirme, en 2014, que les personnes ont le droit à l’autodétermination en ce qui concerne leur identité de genre, elle se garde bien de leur donner le droit de s’approprier leur corps. En effet, si on concède que notre corps nous appartient, alors celui-ci est de notre genre. Il serait hypocrite d’affirmer qu’une femme ayant un parcours trans* ait des organes génitaux masculins, puisque ces organes génitaux sont les siens et qu’elle est une femme. La société se doit d’être conséquente dans sa décision de reconnaître l’identité des personnes ayant un parcours trans*.

Ainsi, les expressions problématisant le corps des personnes ayant un parcours trans doivent être évacuées du discours populaire, car en plus de mettre une pression indue pour que leur corps se conforment aux attentes sociales, elles contribuent à internaliser un discours très négatif sur certains corps.

Prisonnier.ère d’un corps de femme ou d’homme; né.e dans un corps de femme ou d’homme; né.e dans le mauvais corps ; tant d’expressions qui désincarnent l’expérience vécue par les personnes ayant un parcours trans*.

4. “Homme devenu femme”, “femme devenue homme”…

Certaines personnes ayant un parcours trans* n’hésiteront pas à s’identifier comme “homme devenu femme” (ou MtF) ou “femme devenue homme” (FtM). Le but de cet article n’est pas de leur nier ce droit à l’auto-identification, ni même à le gérer : il s’agit de comprendre que ce n’est pas un référent universel pour l’expérience trans*.

Les termes “homme” et “femme” désignent des réalités culturelles et des perceptions sociales qui ne sont pas vécues de la même manière par chacun. Aussi, par exemple, une personne ayant été assignée femme à la naissance pourrait très bien ne jamais s’être identifiée ou avoir été perçue comme tel. Si cette personne en vient à s’identifier à un genre autre que féminin, pourra-t-on dire qu’elle ait jamais été ce que la société entend par “femme”?

Plusieurs personnes ayant un parcours trans* ne se sont jamais identifiées comme étant du genre assigné à leur naissance. Des expressions comme “homme devenu femme” ou “femme devenue homme” invisibilisent leur parcours et nient l’expérience de ces personnes, et ne doivent donc pas être utilisées comme référents.

5. Pour en finir avec le “sexe biologique”

La notion de “sexe biologique” (ou parfois “sexe anatomique”) en tant qu’essence masculine ou féminine est un construit social auquel n’adhère pas plusieurs personnes ayant un parcours trans*, en plus de causer un tort souvent très grand aux personnes intersexes.

Couramment, le sexe biologique est défini par trois critères : les organes génitaux externes, les gonades et les chromosomes. Or, pour la vaste majorité des individus, seuls les organes génitaux externes sont observés pour se voir attribuer un “sexe biologique” à la naissance, tandis qu’on sait pertinemment qu’il existe un éventail de combinaisons possibles : ainsi se perpétue l’illusion qu’il n’existe que deux “sexes biologiques”, à coup de mutilations effectuées sur des bébés et des enfants intersexes pour que leurs organes génitaux externes se conforment aux attentes sociales.

On voit donc ici qu’il n’est nullement question de biologie lorsqu’on parle de “sexe biologique”, mais bien de la perception du regard médical et social envers des organes génitaux externes. C’est ce regard qui “genre” le corps des individus. Et comme on l’a vu, si on accorde aux individus le fait que leur corps leur appartient… la notion de sexe biologique correspondrait finalement au genre d’identification de l’individu.

La notion de “sexe biologique” est souvent brandie comme un argument pour tenter d’artificialiser l’identité des personnes ayant un parcours trans*, et faire de leur transition un caprice ou un besoin superficiel créé à l’encontre de la “nature”. Il importe donc d’évacuer cette expression du paysage médiatique, culturel et social.

Cessons de genrer à outrance, et nommons sans jugement un chat, un chat : une fille qui a un pénis demeure une fille. Elle a un pénis de fille, puisqu’elle en est une. De même, un garçon qui a une vulve a une vulve de garçon, tout simplement.

À garder en tête…

L’expérience, le parcours et le corps des personnes trans* sont uniques et spécifiques à chaque individu. Il est donc d’une importance cruciale, pour ne pas marginaliser davantage ceux-là même qu’on prétend aider, d’adopter un discours qui respecte chacun dans son caractère distinct.

Ce ne sont pas l’expérience, le parcours ou le corps des personnes trans* qui doivent être problématisés, mais bien le regard social qui les juge et leur cause préjudice. Ainsi, parlons des personnes trans* non pas comme des personnes “nées dans le mauvais corps”, mais “s’identifiant du genre opposé à celui assigné à la naissance”. Quand chacun sera reconnu dans son unicité et dans sa totalité, on pourra vraiment parler de valorisation de la diversité.

Réponses à l’article  »Naître un peu garçon et un peu fille »

Un article de la revue Enfants Québec de novembre 2013 portait sur les enfants intersexes, c’est-à-dire dont la société porte un jugement d’ambiguïté sur ses organes génitaux. L’article est passé plutôt inaperçu à ce moment, mais la mère d’un individu intersexe, qui désire demeurer anonyme, a réagi à cet article dans lequel une place importante était faite à la voix des médecins qui recommandent, encore en 2014, de procéder à des chirurgies afin que les organes génitaux des enfants intersexes soient conformes aux attentes de la société envers ceux-ci. Peu importe le moyen.

Depuis les réactions qu’a suscitées cet article, certaines corrections y ont été apportées (par exemple, la correction de la graphie du mot «intersectualité», dont la lettre fait mention). La place qui est faite aux médecins reste encore très problématique.

Laissons donc la parole à cette mère. (1)

Je suis l’heureuse maman d’un enfant extraordinaire.

Certes, ce que toutes les mères disent à propos de leurs enfants, c’est qu’il est beau, fin, intelligent. Mon enfant est né au début des années ’70.

C’était mon deuxième accouchement. Si aujourd’hui je prends la parole, c’est surtout pour vous faire part de l’horreur et de la nausée que me cause votre article ce matin.

Je vis depuis 40 ans un enfer surmonté d’une très grande culpabilité. Les soi-disant bons médecins penseurs m’avaient très mal guidée et informée. Je ne connaissais pas la réalité intersexe, ni de près ni de loin.

Je souligne ici que mon enfant n’est pas un insecte! Quel est ce mot immonde? Donc intersexe, mon enfant a dû subir des chirurgies innommables pour une mère. Il est né avec un testicule, un ovaire, une cavité vaginale très étroite, et un clitoris plus gros que la norme (mais qui a décidé de cette norme?).

Dès son jeune âge, j’ai dû l’éduquer dans le rôle attribué par sa réassignation sexuelle : en fille. Les médecins m’ont dit de ne jamais lui dire, car cela aurait compromis son éducation, son identification au système binaire.

Quelle supercherie! J’ai dû introduire, sous les recommandations du médecin, un dilatateur dans la petite cavité vaginale de mon enfant. Imaginez-vous donc à ma place, à la place d’une mère qui voit son enfant souffrir à cause des soi-disant soins pour son bien?? De plus, il ne s’est jamais senti comme une fille. Rendu à l’âge adulte, il est maintenant sous hormonothérapie, a subi d’autres chirurgies pour être un homme. Mon enfant a choisi son propre sexe, mais je souligne que si j’avais été bien informée dès le départ, j’aurais su le soutenir dans sa belle différence… Je suis convaincue qu’il aurait simplement vécu très heureux dans son corps intact et n’aurait jamais eu à subir d’autres chirurgies de réassignation.

De plus, ce qui m’attriste, c’est qu’il me pardonne le fait que moi, je n’étais pas bien informée. Nous sommes maintenant en 2014 et non en 1973! Cet article passe dans une revue pour futurs parents, c’est scandaleux. Aujourd’hui, je me tiens debout face à la dictature des médias et des médecins. Bravo mon fils, et à vous tous, personnes intersexes de la planète. Vous êtes beaux et belles, je vous aime.

Un cœur de maman

Janik Bastien-Charlebois, professeure à l’UQAM et militante intersexe, a également réagi à l’article. Voici sa réponse :

En accordant encore une fois la primauté de la parole aux docteurs, vous négligez la possibilité de leur opposer une réelle critique. Il faut cesser de les considérer comme des demi-dieux ayant le meilleur jugement sur chaque réalité. Qualifier une réalité de «maladie» est un jugement subjectif. Seules les personnes vivant cette réalité sont en mesure de juger ce qu’elle représente.

Quant aux parents, un grand nombre témoigne hélas plus tard des pressions et de l’influence que les docteurs exercent dans leurs prises de décision. Diverses enquêtes empiriques le démontrent d’ailleurs depuis longtemps:

La toute dernière, de Streuli et al (2014). est résumée ici:
http://stop.genitalmutilation.org/…/How-Parents-Consent…

Kessler, Suzanne (1998). Lessons from the Intersexed.

Karkazis, Katrina (2008). Fixing Sex.

Les ouvrages classiques de Kessler (1998) et Karkazis (2008), où les chercheures interviewent docteurs et parents, présentent les biais de ces premiers et la diversité des réactions de ces derniers. Opérer les enfants en raison de quelconque crainte que les parents ne puissent s’attacher à eux ou qu’ils subissent plus tard des discriminations est une bombe à retardement. Les enfants, tôt ou tard, se sentent trahis par leurs parents (Karkazis, 2008), sans compter le faut qu’ils doivent vivre avec le trauma des mutilations génitales et hormonales.

Le mot choque, mais ce n’est pas parce que nous sommes en occident que nous ne pouvons pas commettre de graves et repréhensibles erreurs, que les scalpels soient stérylisés ou non, que les opérations soient menées sous anesthésie ou non, et que les docteurs soient polis et souriants ou non. Ici comme ailleurs, on pose ces gestes en étant fermement convaincus qu’ils sont fait pour le «propre bien de l’enfant», qui ne saura «se trouver de partenaire plus tard». Mais l’honnêteté des bons sentiments se démontre seulement par la volonté d’écoute des personnes ayant le pouvoir sur d’autres à l’égard de ces derniers. Le fait qu’on nous décrive à plusieurs reprises au sein de cet article comme des «intersectés» est particulièrement révélateur du faible intérêt manifesté à notre endroit.

Il est temps que les personnes intersexes ne soient plus infantilisées et que les adultes soient sérieusement écoutés. Nous sommes ceux et celles qui sommes les mieux placés pour exposer les effets de cette approche.

Voici la déclaration du troisième forum international intersexe s’étant déroulé à Malte, en décembre 2013 dernier. Non seulement s’agit-il du plus large rassemblement de représentants d’organisations intersexes, mais aucune organisation par et pour les personnes intersexes ne s’y oppose.

Traduction française:
http://oiifrancophonie.org/…/conclusion-du-3eme-forum…/

Version originale, anglaise:
http://www.ilga-europe.org/…/latest/intersex_forum_2013

(1) Seules certaines corrections d’ordre grammaticales ont été effectuées pour faciliter la lecture.

Pistes pour une école inclusive des élèves non-conformes dans le genre

La salle de classe est un milieu hostile pour les enfants non-conformes, fluides ou créatifs dans le genre. La plupart des enseignant(e)s ne sauront jamais qu’ils ou elles ont affaires à un enfant qui ne se considère peut-être pas tout à fait comme un garçon ou une fille. Considérer que les individus, et les enfants surtout, sont nécessairement d’un genre conforme à leur présentation ou à leur sexe est une présupposition dangereuse : les chiffres indiquent que jusqu’à environ 15% des enfants montrent des signes de non-conformité dans le genre qui leur a été assigné à la naissance.

Stéréotypes de genre et réactions sociales démesurées

On dit souvent des gens qui tentent de sensibiliser la population aux stéréotypes de genre qu’ils cherchent en fait à détruire les stéréotypes de genre. Il ne s’agit pas de ça. Il s’agit de prendre les stéréotypes pour ce qu’ils sont : des stéréotypes. Et comprendre qu’ils sont construits, et pas nécessairement applicables à tout un chacun. Vous conviendrez que c’est raisonnable, comme demande, non?

Semble-t-il que ce ne l’est pas, du moins selon les parents qui se soulèvent, de ce temps-ci en France, contre l’implantation du programme ABCD de l’égalité, dont j’ai exposé les ramifications dans un billet précédent. Ce programme cherche à sensibiliser les enfants à la présence de stéréotypes à l’école et dans la société. Juste ça, il paraît que c’est suffisant pour retirer des enfants des écoles et manifester. Même lors de l’implantation du programme d’Éthique et culture religieuse, au Québec, on a vu moins pire.

L’implantation du programme ABCD de l’égalité a eu des échos au Québec, se trouvant un pourfendeur redoutable en la personne de Mathieu Bock-Côté, qui voit dans la lutte contre les stéréotypes de genre le fondement d’ « une conception particulièrement radicale, et souvent même fanatisée, de la ‘’lutte contre les discriminations’’, en cherchant à abolir dans tous les rapports sociaux la différence sexuelle, jusqu’à en censurer ou effacer les traces dans le langage. » [1]

Nous ne sommes pas sortis du bois.

Une pédagogie différenciée nécessaire

Ainsi, environ 15% des enfants n’expriment pas un genre stéréotypé ou ne s’identifient pas nécessairement comme garçon ou fille. Cela fait donc environ un(e) élève sur sept. Un(e) élève sur sept qui vit de l’angoisse, chaque fois que l’enseignant(e) ou un(e) camarade met tous les garçons ou toutes les filles dans le même panier (« les garçons sont toujours agités », « sois une bonne fille et assieds-toi », « les garçons d’un côté, les filles de l’autre ».)

On ne parle pas seulement d’une petite angoisse passagère. On sait que la majorité de ces enfants non-conformes dans leur expression de genre, qu’on n’identifie pas nécessairement dans les classes (comme les bébés pigeons), vont éventuellement s’identifier en quelque part sur le spectre LGBTQIA (lesbiennes, gais, bisexuel(le)s ou bispirituel(le)s, trans*, queers, intersexes et autres). Par rapport à l’expression de genre, le rapport de la Chaire de recherche sur l’homophobie de 2011, sur la transphobie en milieu scolaire, est accablant :

«Pour certains jeunes, le fait d’être victimes de transphobie et d’homophobie aura une incidence importante sur leur bien-être psychologique (isolement, troubles du sommeil ou d’appétit, dépression, insécurité) et sur leur cheminement scolaire (absentéisme, baisse de la motivation, de la concentration et du rendement scolaire, décrochage). »[2]

Il est donc crucial, dès le primaire, de sensibiliser les élèves aux effets des stéréotypes de genre, et de quelle manière ils doivent être appréhendés. Cela passe nécessairement par la sensibilisation des enseignant(e)s et du personnel de soutien.

Des espaces sécuritaires pour tous

Sur un autre front, la reconnaissance de la non-binarité de l’expression de genre ainsi que de certaines caractéristiques sexuelles devrait être prise en compte dans l’attribution des lieux ségrégés (toilettes, vestiaires). J’ai visité plusieurs écoles où les toilettes n’étaient pas ségrégées (et je ne parle pas juste des toilettes du rez-de-chaussée du pavillon SH de l’UQAM) et croyez-moi, c’est loin d’être la fin du monde pour les élèves. En ce sens, l’accès à des toilettes et à des vestiaires non-genrés devrait être un standard dans les écoles primaires et secondaires québécoises. Et c’est vraiment le moindre qu’on puisse faire pour ces jeunes.


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[1]http://blogues.journaldemontreal.com/bock-cote/politique/abolir-le-pere-abolir-la-mere/

[2]http://www.colloquehomophobie.org/wp-content/uploads/2012/12/9Transphobie_milieu_scolaire_Quebec.pdf (p.30)